Extrait de Mots pratiques, mots magiques

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Histoire d'R

Il y a des mots de forme et de prononciation très voisines qu'on a parfois tendance à confondre : acception et acceptation, conjecture et conjoncture, recouvrer et recouvrir, par exemple. C'est ce qu'on appelle des paronymes, et ils donnent souvent lieu à des lapsus. Mais il y a des mots qui se prêtent plus que d'autres aux erreurs de prononciation dues à l'inversion de lettres : c'est le cas d'infarctus qu'on entend prononcer infractus, ou d'aéroport qui devient malencontreusement aréoport, et même d'aréopage qui, par une sorte d'hypercorrection, se change dans certaines bouches en aéropage.

Le préfixe aéro- vient du grec et du latin aer, qui désigne l’air. Il sert à former quantité de mots qui, d’une façon ou d’une autre, expriment la notion d’air ou de quelque chose d’aérien; c’est le cas d’aéroport, justement, d’aérodrome, aérodynamique, aéronautique, aérophagie, aérosol, aérospatial, etc. Beaucoup de ces mots en aéro ont été formés aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles.

L’élément aréo-, lui, est plus rare, mais en fait il y en a deux, qui viennent tous les deux du grec. Aréo- peut être un préfixe tiré du grec araios qui signifie « rare, léger, peu dense » ou « mince, sans solidité ». C’est lui qu’on trouve dans aréomètre, terme qui désigne un instrument servant à mesurer la densité d’un liquide, pour en déterminer la concentration. Le sens de ce préfixe explique bien sûr qu’on puisse le confondre avec ro-.

Mais aréo- peut aussi être issu de Arès, qui est le nom du dieu de la guerre dans la Grèce antique, l’équivalent de Mars dans le panthéon romain. Il est proche de arê, qui signifie « malheur ». Aréo- a servi à former quelques mots savants comme aréotectonique, terme sorti de l’usage, qui désignait la technique de la guerre de siège, et en astronomie, le terme aréographie, qui désigne l’étude descriptive de la surface de la planète Mars, comme géographie désigne l’étude de la planète Terre, signifiant « Terre » en grec.

L’étymologie du mot aréopage est encore différente. Aréopage vient du grec Areios pagos, qui signifie « colline d’Arès », dieu de la guerre dont il était déjà question plus haut. On appelait aussi cette colline à Athènes « colline du meurtre », parce que c’est là que siégeait le tribunal qui jugeait les affaires de meurtre. Le mot a ensuite désigné le tribunal lui-même. En français, aréopage désigne donc d’abord, au sens propre, le tribunal d’Athènes. Depuis le XVIIIe siècle, au figuré et dans la langue littéraire, c’est « une assemblée de juges, de magistrats, de savants, de gens de lettres, bref, de hauts personnages chargés de juger, d’apprécier, de décider ». On emploie aussi aréopage par ironie pour parler d’un groupe de personnes peu compétentes ou pas très recommandables.

En plus du sens parfois proche de ces deux préfixes, comme on l’a vu précédemment, la confusion entre aéro- et aréo- vient sans doute d’une tentative de rejet de l’hiatus, c’est-à-dire de la rencontre de deux voyelles, ce qu’on cherche spontanément à éviter. Ici, il y a hiatus dans les deux cas, mais on constate que les mots qui commencent par ar- sont beaucoup plus fréquents que ceux en aé-. Pour terminer sur une note savante peut-être digne d’un… aréopage, ajoutons enfin qu’en phonétique, le fait de changer de place deux phonèmes contigus dans la chaîne parlée, de les permuter, se nomme interversion : aéropage et aréoport constituent les exemples classiques de ces erreurs de prononciation.

Extrait de Mots pratiques, mots magiques, de Noëlle Guilloton, Office québécois de la langue française, publié par Les Publications du Québec, p. 108.