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Le point sur chefferie

D’entrée de jeu, disons que le mot, bien qu’employé en français québécois depuis plus d’un siècle (Sylva Clapin le relevait comme « néologisme politique » en 1894), a connu une vie bien agitée. Tantôt étiqueté comme barbarisme ou impropriété, tantôt encensé comme une heureuse innovation, le terme chefferie mérite sans doute que l’on fasse le point sur le sort qu’on lui réserve. L’occasion est belle avec la course à la... chefferie qui s’annonce.

On lui a reproché sa formation, le suffixe -erie ne permettrait pas de produire des dérivés désignant la fonction, la charge de…, en l'occurrence, de chef. Il faut se rappeler que la forme n’est pas récente, elle est attestée depuis le XIXe siècle, et si, aujourd’hui, il est vrai que le suffixe ne génère plus guère de dérivés ayant cette valeur, il fut un temps où cela était possible (voir notamment le Trésor de la langue française, sous l’entrée -erie). Ainsi en est-il de chancellerie, puisqu’il peut être question d’une course à la chancellerie en Allemagne, de conciergerie, qui ne désigne pas seulement le logement d’un concierge, mais aussi la charge de concierge, de marguillerie, qui signifiait « charge de marguillier » (les dictionnaires de l’Académie française au XIXe siècle illustraient d’ailleurs cet emploi par des exemples qui ne sont pas sans rappeler chefferie : Briguer la marguillerie de sa paroisse. On lui a donné plusieurs voix pour la marguillerie.). On peut penser aussi, entre autres, aux termes aumônerie, capitainerie, trésorerie qui ont, ou qui ont déjà eu, le sens de « charge, fonction (d'aumônier, de capitaine, de trésorier) ».

On a également reproché à chefferie d’être absent, du moins dans ce sens, des dictionnaires français. Certains ouvrages de référence enregistrent la forme chefferie, mais pas dans le sens qu'on lui donne en politique au Québec, soit, en France, « ancienne division territoriale sous les ordres d’un officier du génie ou d'un inspecteur des eaux et forêts », ou en Afrique, et ailleurs au sein de populations autochtones, « organisation sociale ou politique sous l’autorité d’un chef; territoire sur lequel s’exerce cette autorité ». De ce dernier sens découle celui de « charge, fonction de chef » dans ce système, plus marginalement attesté, mais qui témoigne de la capacité à générer un dérivé avec cette valeur que l’on attribue à chefferie en politique. On trouve également chefferie, au Maroc, où le mot est utilisé, surtout par les intellectuels, au sens d'« autorité, pouvoir conféré par le statut de chef ».

Signalons enfin l’emploi de chefferie, dans le domaine hospitalier, pour désigner la direction d’un service; d’usage courant en France, malgré le silence des dictionnaires (assumer la chefferie d’un service ou d’un département, par exemple). Cet emploi est également attesté au Québec, dans une moindre mesure, mais peut-être est-il encore trop récent.

Que conclure de tout cela? Que le mot chefferie n’a finalement rien à se reprocher, qu’il peut continuer de vivre sans être inquiété. Toutefois, si l’usage de direction, qui semble s’imposer de plus en plus (notamment dans course, campagne, candidat à la direction du parti), devait un jour l’évincer, il pourra disparaître la tête haute; après tout, il est issu du latin caput... Parions cependant qu’une fois réhabilité, il retrouvera une certaine vigueur, que ce soit en politique ou dans d’autres domaines. Somme toute, on peut conclure qu’au-delà des attestations dans les ouvrages de référence, des théories de production lexicale, il y a des convergences étonnantes qui témoignent de ce qu’on a souvent appelé le « génie de la langue française »; ces développements parallèles d’une même forme aux quatre coins de la francophonie doivent être vus comme un signe de bonne santé.

Pour en savoir plus sur ces notions, nous vous invitons à consulter les fiches chef, direction et course à la direction dans notre Grand dictionnaire terminologique.