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La langue écrite, parlée, goûtée

« Difficile en effet d'imaginer organe plus intime, plus mêlé à nous-même que celui-là : rose, tendre, charnu, souple, élastique à souhait, il savoure son repos au fond de notre palais tel un fauve tapi dans l'obscurité d'une grotte, mais prêt à se détendre, à surgir comme l'éclair à la moindre friandise passant à sa portée ou au moindre baiser à voler sur des lèvres…

À moins… à moins qu'il ne cherche son plaisir dans les mots, dans ces verbes bien frappés qui ne demandent qu'à claquer, à siffler entre les dents pour peu que la langue, justement, s'y emploie.

Alors? Qu'en conclure? faut-il accuser la nature de manquer d'imagination pour n'avoir trouvé qu'un seul et même instrument pour pourvoir à trois actes aussi différents : manger, aimer, parler? Ou faut-il y voir, au contraire, une preuve de la connivence secrète qui unit ces trois activités? Après tout ne dévore-t-on pas de baisers l'être aimé? n'épelle-t-on pas avec gourmandise certains noms? Et d'ailleurs, n'use-t-on pas du même terme pour évoquer cet appendice lui-même et le système de signes qui nous permet de communiquer les uns avec les autres : LA langue? Oui, la langue une et nue, la langue écrite, parlée, goûtée. Comme si c'était tout un. Comme si dans tous ces cas quelque chose se nouait voluptueusement au fond de nous pour nous entraîner au-delà de nous-même… »

Gérald Cahen, « Un amour de signe », dans Le plaisir des mots : cette langue qui nous habite, Paris, Éditions Autrement (série Mutations, no 153), 1995, p. 13.