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Une épluchette de blé d’Inde?

Avez-vous l’impression que l’appellation blé d’Inde a tendance à perdre un peu de terrain (pour ne pas dire de champ) devant son concurrent maïs? Une recherche dans les médias francophones du Canada, et principalement du Québec, confirme votre intuition.

Blé d’Inde ou maïs?

En interrogeant une base de données tirées de la presse canadienne, on remarque que blé d’Inde se retrouve nettement moins usité que maïs dans les expressions épi de... et champ de... En revanche, il est intéressant de noter que pour l’expression épluchette de..., c’est au contraire blé d’Inde qui demeure, et de loin, le plus utilisé. Cela s’explique peut-être du fait que l’épluchette est associée à une fête traditionnelle, encore bien présente au Québec, que plusieurs considèrent aujourd’hui comme une coutume propre au Québec, peut-être un peu comme le mot blé d’Inde. Mais qu’en est-il vraiment?

Blé d'Inde : un québécisme bien accepté

La dénomination blé d’Inde n’a pas eu à lutter pour survivre au Canada français; le mot y a toujours été relativement bien accueilli par les chroniqueurs de langue, souvent présenté comme un canadianisme dont nous pouvions être fiers. En fait, l’appellation blé d’Inde avait tout pour plaire : la céréale venait d’Amérique (qu’on croyait être l’Inde à l’époque, d’où son nom), le mot était attesté dès les premiers écrits sur la Nouvelle-France (Champlain l’utilise dans le récit de son voyage de 1608-1609), il fut employé en France pendant plus de deux siècles et son maintien en terre d’Amérique au 19e siècle, alors qu’il était devenu inusité en France, répondait à la fois à notre désir d’émancipation et d’indépendance, et à celui de nous appuyer sur nos racines françaises en réponse à tous ceux qui dénonçaient l’anglicisation de notre langue à cette époque. Tous ces éléments faisaient de blé d’Inde un candidat idéal au statut de « canadianisme de bon aloi »; il fut d’ailleurs parmi les premiers canadianismes (ou québécismes) à entrer dans les dictionnaires de France.

Blé d’Inde, d’Espagne ou de Turquie

Devenue un archaïsme en France, la dénomination blé d’Inde y fut courante du 16e au 18e siècle, aux côtés de ses synonymes blé de Turquie (pourquoi la Turquie? une spécialiste a émis l’hypothèse que turc à l’époque pouvait signifier « venant d’ailleurs ») et blé d’Espagne (Christophe Colomb en aurait rapporté de ses voyages aux Antilles, de là son introduction en Europe). Toutes ces appellations furent concurrencées dès le 16e siècle par le terme maïs (de l’arawak d’Haïti mahiz, passé en espagnol) pour être finalement évincées de l’usage par celui-ci au 19e siècle en France.

L’épluchette de blé d’Inde

La culture du blé d’Inde était très répandue en Amérique à l’époque de la colonisation. Au Canada, sa récolte donnait lieu à des réjouissances auxquelles on a donné le nom d’épluchette. La forme épluchette semble nous être venue des régions françaises où on en trouve des attestations, bien que rares, au sens proche d’« épluchure », mais le sens d’« action d’effeuiller le maïs » ou celui de « fête à l’occasion de la récolte au cours de laquelle on effeuille le maïs » qui a dû en découler par extension, n’ont pas (encore) été trouvés dans les anciens parlers régionaux de France. Pour le moment, on peut conclure à une innovation sémantique canadienne.

Par ailleurs, pour ce qui est de la coutume de fêter en « épluchant » le maïs, cette fois, les Canadiens ne sauraient prétendre en être les instigateurs. On trouve encore des traces de celle-ci en France où des soirées sont organisées pour faire revivre les anciennes coutumes, au Portugal, aux États-Unis (husking ou husking bee), et sans doute que des recherches plus poussées nous conduiraient à ajouter d’autres lieux à la liste.

En France, si l’effeuillage des épis et les soirées festives ne portent pas le nom d’épluchette, ce n’est pas faute de nom, bien au contraire. Outre le terme effeuillage, on relève encore de nombreuses autres appellations pour décrire cette activité dans certaines régions de France, notamment dans le Sud-Ouest : défeuillage, épanouillage ou dépanouillage (les épis étant aussi appelés panouilles), dépailloutage, débouraison, débourrage, dépillage, écheillage ou encore espérouquère.

L’épi rouge

Certains d’entre vous se souviennent-ils de la coutume de l’épi rouge? Pour les plus jeunes, rappelons que la découverte d’un épi aux grains rouges lors de l’épluchette donnait le droit à son heureux possesseur de choisir d’embrasser la jeune fille de son choix (il existe quelques variantes). Eh bien, il semble qu’une telle coutume fut également connue des Portugais, des Français et des Américains. On peut citer le poète américain Joel Barlow qui, en 1793, mit en poème (The Hasty Pudding) l’ambiance d’une épluchette, ou encore l’écrivain français Gérard de Nerval qui, dans une nouvelle parue en 1854 (Les filles du feu), faisait le récit d’une fête en Ohio au cours de laquelle son personnage, participant à une de ces soirées, trouva l’épi rouge et plus tard épousa celle qu’il avait alors embrassée.

À la lumière de tout cela, peut-on parler au Québec d’une coutume importée? Et dans ce cas, il serait bien difficile de déterminer qui l’a transmise à qui. À moins qu’il ne faille y voir tout simplement un penchant universel pour la fête? Mais en attendant que des recherches plus approfondies viennent nous éclairer davantage sur l’origine de cette fête, on se contentera de la perpétuer, et avec quel plaisir!

Pour en savoir plus sur le sujet, nous vous invitons à consulter les fiches épluchette (action de), épluchette (fête) et maïs dans notre Grand dictionnaire terminologique.