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Sont présents
Mme Nicole René, présidente
M. Fernand Daoust, membre
M. Colin Longpré, membre
formant quorum.
Regroupement des orthophonistes
de La RessourSe
c.
Centre de réadaptation La RessourSe
Le 4 avril 2000
Me Josée Moreau représente
lemployeur.
Me Pierre Brun représente le Regroupement des orthophonistes.
Début de la
décision
Témoignage de monsieur François Morel
Contre-interrogatoie de monsieur
Morel
Témoignage de madame Constance Vanier
Contre-interrogatoire de madame
Vanier
Témoignage de monsieur François Pothier
Contre-interrogatoire de
monsieur Pothier
Témoignage de monsieur Claude Manseau
Contre-interragatoire de
monsieur Manseau
Témoignage de madame Hélène Blais
Dépôt d'une lettre de Me Brun
Témoignage de madame Lucie Nault
Questions de Me Moreau
à madame Vanier
Argumentation de Me Moreau au nom
de l'employeur
Argumentation
de Me Brun au nom du Regroupement des orthophonistes
Réplique de Me Moreau
Constats de l'Office de la langue française
Décision finale de l'Office de la langue
française
Décision
Le 20 novembre 1996, Mme Hélène
Blais, Mme Leïla Belaïd et Mme Regina
Boursiquot-Lang portaient plainte par écrit auprès de lOffice
de la langue française, au nom du Regroupement des orthophonistes
du Centre de réadaptation La RessourSe (note : lorthographe
fantaisiste serait une allusion à un « ancien mot de la langue
française et dialecte signifiant relèvement, moyen de se relever,
action de senvoler, source »), pour contester lexigence
du bilinguisme comme condition daccès à divers postes ouverts
peu de temps auparavant en orthophonie. La plainte précisait en
outre ce qui suit :
« Lorthophonie est considérée comme
une discipline spécialisée où la maîtrise parfaite de la langue
est essentielle afin de traiter les problèmes de communication.
Les conséquences de cette mesure sont :
- empêche les orthophonistes
francophones daccéder à ces postes ;
- la majorité des postes
affichés en orthophonie (3/4) demande la maîtrise parfaite de
langlais, alors que la population anglophone dans la région
de lOutaouais est minoritaire. »
La plainte est soumise à la compétence de lOffice
en vertu de larticle 46 de la Charte de la langue
française :
« Il est interdit à un employeur dexiger
pour laccès à un emploi ou à un poste la connaissance dune
langue autre que la langue officielle, à moins que laccomplissement
de la tâche ne nécessite la connaissance de cette autre langue.
Il incombe à lemployeur de prouver à la
personne intéressée, à lassociation de salariés intéressée
ou, le cas échéant, à lOffice de la langue française que
la connaissance de lautre langue est nécessaire. LOffice
de la langue française a compétence pour trancher le litige, le
cas échéant. »
Par la suite, en date du 18 février 1998,
lOffice recevait une lettre signée par Mme Hélène
Blais, au nom du Regroupement, linformant dun changement
imminent dallégeance syndicale en faveur du Syndicat des intervenants
professionnels de la santé du Québec (SIPSQ), et demandant en conséquence
un report de laudience. Cette demande était appuyée dune
lettre de Mme Nicole Charland, de la Centrale des
professionnelles et professionnels de la santé, organisme auquel
est affilié le SIPSQ. Une seconde lettre de Mme Blais,
en date du 17 mars 1998, faisait état de la possibilité
dune audience à lautomne 1998.
Laudience dans cette affaire a commencé le
7 mai 1999 et sest poursuivie les 8 et 9 septembre 1999.
Lemployeur, représenté par Me Josée
Moreau a fait entendre comme témoins M. François Morel, agent
de gestion des ressources humaines, Mme Constance
Vanier, directrice des services professionnels, M. François
Pothier, orthophoniste et chef du programme « RIMA » (réadaptation
et intégration en déficience motrice adulte), et M. Claude
Manseau, psychologue et coordonnateur clinique du programme « RN SAAQ »
(réadaptation en neurotraumatologie). Les requérantes, représentées
par Me Pierre Brun, ont fait appel aux témoignages
de Mme Hélène Blais, orthophoniste, elle-même requérante,
et de Mme Lucie Nault, orthophoniste. Le Syndicat
ci-haut mentionné (SIPSQ) est aussi représenté par Me Brun.
Dès le début de laudience, M. Fernand Daoust
a demandé aux deux avocats sils avaient quelque objection
que ce soit à sa participation à laudience dans ce dossier,
en qualité de membre de lOffice, et ils ont tous deux répondu
quils ny voyaient aucun inconvénient.
Les trois postes en cause correspondent aux affichages
n° 96-14 (déposé comme pièce P-1), n° 96-71 et n° 96-87
(les deux derniers étaient déjà annexés à la plainte du 20 novembre 1996).
Il est admis que la plainte soumise par le Regroupement des orthophonistes
ne provient pas de personnes dont la candidature à ces postes aurait
été refusée par lemployeur. Plus tard, en cours daudience,
Me Moreau a fait remarquer que les trois postes
en litige font également lobjet de recours en arbitrage (griefs),
inscrits par le Syndicat des professionnels concerné.
M. François
Morel exerce depuis 1997 les fonctions dagent de
gestion des ressources humaines. Il est au service de La RessourSe
dans dautres fonctions depuis 1986. Le Centre La RessourSe
est un centre de réadaptation pour handicapés physiques, qui a à
son service quelque 175 personnes à Hull et dans divers points
de service, regroupées selon cinq unités syndicales daccréditation
distinctes. Le centre a pour clientèle des handicapés moteurs, et
des personnes atteintes soit de déficience auditive ou de déficience
visuelle, ou encore de troubles de la parole et du langage, et il
gère à cette fin neuf programmes. Un organigramme (daté du 1er avril 1997)
est déposé, décrivant la structure administrative (P-2). On y voit
que les programmes en question relèvent de la Direction des services
professionnels et de réadaptation. Le Service dorthophonie
aux anglophones y figure à titre de programme distinct.
Lemployeur dépose également la liste des programmes
(P-3), qui explique notamment les sigles utilisés pour désigner
les divers programmes en orthophonie1.
Le poste n° 96-14 est rattaché au programme de réadaptation
fonctionnelle intensive (RFI), le n° 96-71 à la neurotraumatologie
(ou « RN SAAQ » ainsi dénommé parce quil est
entièrement financé par la Société de lassurance automobile
du Québec), et le n° 96-87 est rattaché au programme de réadaptation
et dintégration en déficience auditive (RIA). Ces trois programmes
sont donnés pour lensemble du territoire régional de lOutaouais (07),
mais les services les plus spécialisés sont concentrés à Hull.
En 1996, selon le témoin, lemployeur a vu
la nécessité doffrir de meilleurs services en anglais, à la
suite de lÉtat de situation dressé en juin 1994
(P-4) sur lapplication du premier plan daccès aux services
de santé et aux services sociaux en langue anglaise, élaboré par
la Régie régionale de la santé et des services sociaux de lOutaouais
pour la période 1989-1993, conformément à la Loi sur les services
de santé et les services sociaux. Ce programme daccès
initial, approuvé par le décret n° 673-89 du 3 mai 1989
(P-4, page 6, et décret annexé), inscrivait le Centre dadaptation
et de réadaptation La RessourSe parmi les établissements à caractère
régional tenus doffrir aux personnes de langue anglaise leurs
services courants. Cest ainsi que des exigences linguistiques
ont été prévues pour laffichage de nouveaux postes en novembre 1996,
ce qui a donné lieu au présent litige.
Lemployeur dépose aussi le programme daccès
aux services en langue anglaise couvrant la période 1995-1998
(P-5), adopté par la Régie régionale le 14 décembre 1995,
mais qui, selon M. Morel, ne change pas la nature des services
à offrir en anglais. Enfin, lemployeur dépose le programme
projeté couvrant la période 1998-2001 (P-16), adopté par la
Régie régionale en janvier 1999.
Selon M. Morel, tous les services professionnels
sont ainsi visés, pour lensemble du territoire régional et
non pas seulement pour la zone urbaine de Hull. Le projet de programme
daccès pour la période 1995-1998 (P-5) contient à la page 19
un tableau qui décrit la situation existante en 1995. Laccès
aux services en anglais pour le programme RIA (réadaptation et
intégration en déficience auditive) y était décrit comme insuffisant,
puisqu'il figure sous la mention accès limité. Quant au programme
RFI (réadaptation fonctionnelle intensive), s'il nest
pas mentionné dans ce tableau, cest quil nétait
pas encore offert par létablissement à ce moment-là. Le programme
RN SAAQ (réadaptation en neurotraumatologie) ny
figure pas non plus, étant donné quil est entièrement financé
par la Société de lassurance automobile.
Le témoin relève aussi le fait que les CLSC de Hull,
de Grande-Rivière, de la Rivière-Désert et du Pontiac ont tous des
orthophonistes à leur service, mais leur rôle est dassurer
des services de type généraliste, et le Centre La RessourSe est
donc le seul dont la vocation propre soit de donner des services
spécialisés en orthophonie sur une base régionale. Quant aux autres
CLSC, ceux du Moulin, de la Vallée-de-la-Lièvre, de la Petite-Nation
et de la Vallée-de-la-Gatineau, ils devraient, du moins en principe,
pouvoir assurer des services dorthophonie en français et en
anglais.
Historiquement, selon M. Morel, le Centre La
RessourSe a toujours dispensé des services dorthophonie en
anglais, mais il a été décidé, à partir de la fin des années 1980,
de ramener dans les établissements du Québec la clientèle qui, tout
en étant domiciliée au Québec, choisissait de faire appel à des
établissements ontariens. Évidemment la clientèle ainsi « rapatriée »
était surtout de langue anglaise. De 1990 à 1996, les statistiques
indiquent, toujours selon le témoin, une augmentation des besoins
de la clientèle anglophone. M. Morel fournit certains chiffres
touchant la population de langue anglaise dans la région, à partir
des données du recensement de 1996 (P-6), selon la langue maternelle.
Le pourcentage danglophones pour lensemble de lOutaouais
est de 14,2 %. En milieu urbain, il est de 10,4 %, en
milieu rural, de 21,2 %, et enfin dans la zone intermédiaire
il est de 26,6 %.
Jusquà la réorganisation de 1996, dit M. Morel,
il nexistait pas à La RessourSe de postes « bilingues ».
En plus des orthophonistes de langue française capables de servir
aussi la clientèle de langue anglaise, on faisait appel aux services
contractuels dune orthophoniste de langue anglaise. Celle-ci
donnait des services selon le mode multiprogrammes, alors
que les autres professionnels se spécialisaient dans un programme
en particulier. Ainsi, en 1990, une orthophoniste anglophone multiprogrammes
travaillait deux jours par semaine, et deux ou trois orthophonistes
francophones travaillaient aussi en anglais à loccasion, pour
un total (tous effectifs confondus) correspondant en gros à quatre jours,
soit un peu moins quun poste à temps complet. En novembre 1995,
lors du départ dune orthophoniste de langue anglaise, le centre
a recruté une autre orthophoniste anglophone : il sagit
de Mme Angela Tirabasso. De lavis du témoin
et des autres personnes présentes lors de laudition, cette
personne nest pas bilingue, même si elle a, de fait, réussi
les examens de français de lOffice et même si elle est inscrite,
depuis 1997, au tableau de lordre professionnel des orthophonistes
et des audiologistes du Québec.
Toujours selon M. Morel, la direction de La
RessourSe a réexaminé en 1996 lorganisation des listes dattente,
selon laquelle des listes distinctes regroupaient les usagers francophones
et anglophones. On constatait un traitement inégal entre les deux
catégories de patients, les francophones étant rattachés à un programme
spécialisé, les anglophones étant traités par une orthophoniste
généraliste. Par ailleurs, la mise en place au même moment du nouveau
programme RFI (réadaptation fonctionnelle intensive) a entraîné
une augmentation des ressources. Un budget additionnel de deux millions
de dollars a été consacré en 1997 au lancement de ce programme,
soit le tiers du budget total du Centre de réadaptation. Le personnel
embauché en novembre 1996 a commencé à offrir les nouveaux
services en février-mars 1997. Lorientation adoptée a
été de mettre fin au mode multiprogrammes pour la clientèle
anglophone, et de créer des postes bilingues au sein même de chacun
des programmes. Selon M. Morel, lemployeur a voulu faire
porter lexigence du bilinguisme sur le poste à temps partiel
au sein dun programme, le cas échéant, avec le souci de réduire
les effets défavorables de ce nouveau type de gestion pour les salariés
nayant pas la capacité doffrir des services en anglais.
Cette exigence linguistique, dit M. Morel,
sapplique aussi à dautres catégories professionnelles
que celle des orthophonistes, puisque les programmes sont multidisciplinaires
et comptent aussi sur lapport de physiothérapeutes, dergothérapeutes,
etc. À lheure actuelle, on compte donc pour le programme RN SAAQ
un poste unilingue français et un poste bilingue, soit deux postes
dorthophonistes à temps complet; pour le RIA, une orthophoniste
bilingue (à temps complet) qui traite à la fois les clients de langue
française et ceux de langue anglaise; pour le RFI (nouveau programme)
on a deux postes dorthophonistes, lun francophone à
temps complet, lautre bilingue à temps partiel, à raison de
quatre jours par semaine, ce qui donne trois postes sur cinq classés
comme bilingues, si lon considère lensemble des postes
pour ces trois programmes.
En pratique, explique-t-il, deux orthophonistes
francophones qui étaient déjà en mesure de servir la clientèle en
anglais ont obtenu ces nouveaux postes bilingues (RN SAAQ et
RIA) sans autre formalité, alors quune troisième orthophoniste,
qui travaillait depuis huit ans en Colombie-Britannique, a obtenu
le poste RFI à quatre jours par semaine. Lentrevue de sélection
sest déroulée en français, étant donné que cette personne,
quoique de langue française, avait déjà une expérience de travail
en anglais. M. Morel fait remarquer que les orthophonistes
de langue anglaise sont embauchées pour offrir des services aux
usagers anglophones, et non aux francophones. Cependant, si une
orthophoniste de langue anglaise devait intervenir auprès dusagers
francophones, il dit quen principe les exigences touchant
la connaissance du français par cette personne seraient les mêmes
que celles touchant la connaissance de langlais par les francophones.
Il tiendrait compte de la langue dans laquelle la personne a été
formée, et aussi de ses antécédents professionnels, pour déterminer
si elle doit être soumise à une évaluation portant sur le français
ou sur langlais. En somme lemployeur affirme quil
vérifie normalement les aptitudes linguistiques dans la langue qui
nest pas la langue maternelle du candidat.
M. Morel dit que les aptitudes linguistiques
des candidats ont été évaluées par une firme externe (Services linguistiques
Nouvelles Avenues). Cette firme a utilisé à cette fin un profil
linguistique par corps demploi (P-7). On peut y constater
que le profil déterminé pour le secteur de lorthophonie était
le suivant : écouter A+, parler A+, écrire A,
lire A. Chacune des cotes de ce profil est expliquée dans un
guide dinterprétation en date davril 1995 (P-8),
pour chacune des catégories écriture, lecture, compréhension
de langlais parlé, et expression orale. La direction
a convenu de pondérer quelque peu les résultats obtenus par les
candidats, cest-à-dire quon a combiné les résultats
de la première et de la deuxième catégorie (écouter et parler),
dune part, et ceux des troisième et quatrième (écrire
et lire), dautre part. Dans la première catégorie,
un candidat qui obtenait un A+ et un A était quand même jugé admissible,
et dans la seconde catégorie, on acceptait A et A -. Cétait
là une façon pour lemployeur datténuer indirectement
les exigences linguistiques. Cette politique est énoncée dans une
note du 26 mai 1998 annexée à la pièce P-7 :
« Pour les postes dont quatre (4) catégories
requièrent des niveaux de compétence. Une personne salariée rencontrera
(sic) les exigences dun poste si :
- pour lécoute et le parler, le niveau de
lune des deux catégories nest pas inférieur dun
degré en fonction du niveau demandé et ce, avec une cote minimale
de B.
- pour lécriture et la lecture, le niveau
de lune des deux catégories nest pas inférieur dun
degré en fonction du niveau demandé et ce, avec une cote minimale
de B. »
Selon M. Morel, les résultats aux examens danglais
ne peuvent servir à départager deux candidats, puisque ces
examens ne sont administrés quà la personne dont la candidature
a déjà été jugée la meilleure. Si cette personne ne satisfait pas
à lexigence linguistique, alors seulement on y soumettra le
candidat qui sétait classé second au moment de lévaluation
générale.
En contre-interrogatoire,
M. Morel reconnaît que cest lemployeur qui détermine
lui-même la nature et la composition des programmes en fonction
des clientèles et des diagnostics. Donc lexistence de ces
programmes ne découle pas des exigences formulées par la Régie régionale
en matière de services en anglais et tient plutôt à lorganisation
du travail. La préoccupation de lemployeur a été de donner
les services les plus spécialisés, pour offrir des services de qualité
supérieure, et le mode multiprogrammes ne répond pas à cette
exigence, dit-il.
Pour ce qui est de la zone de Pontiac, le Centre
La RessourSe ne procède pas par embauche à temps complet, mais par
achat de services (à raison de deux jours par semaine, pour
les services en français, et de deux jours par semaine pour
les services en anglais). En réponse aux questions de Me Brun,
le témoin précise quil ny a pas dorthophonistes
de La RessourSe en poste dans cette région, ce qui veut dire que
le bassin dusagers du Pontiac est servi selon un mode distinct,
mais nexclut pas que certains types de clientèles aient accès
à des services à Hull. Cest ce qui se passe en réadaptation
fonctionnelle intensive (RFI), et en neurotraumatologie (RN SAAQ),
et cest aussi vrai pour une partie de la clientèle du programme
de réadaptation et d'intégration en déficience auditive (RIA), mais
le témoin ne peut préciser le nombre dusagers traités à Hull
pour ce programme. Il ajoute par ailleurs que « les points
de service sont comme des programmes en soi, en mode dopération ».
À partir de la liste des programmes et points de service (P-3),
on arrive à un total de 11 postes en orthophonie (temps partiel
ou temps complet), à La RessourSe.
Dautres questions de Me Brun
portent sur la charge de travail de Mme Angela Tirabasso.
Cette personne travaille à raison de deux journées par semaine
auprès de la clientèle de La RessourSe. Certaines orthophonistes
travaillent dans les points de service en région. Lorthophoniste
en poste au point de service de la Petite-Nation est bilingue et
traite à la fois les usagers francophones et anglophones. Dans les
autres points de service (ceux de Maniwaki et de Buckingham), les
orthophonistes soccupent des usagers de langue française uniquement,
et elles travaillent selon le mode multiprogrammes, sauf
pour les usagers faisant appel aux spécialités RFI, RN SAAQ
ou RIA (en partie), qui sont vus à Hull.
Au total, depuis 1996, M. Morel dit
que lexigence de la langue anglaise a été imposée pour laccès
à six postes, soit les trois qui font lobjet du présent
litige, un poste pour chacun des programmes DE (développement
de lenfant) et RIPL (réadaptation et intégration en
déficience de la parole et du langage), et un poste pour le
territoire de la Petite-Nation (à Saint-André-Avellin). Il admet
que les orthophonistes nont pas été consultées à ce sujet.
Il convient que les programmes ne correspondent pas à des champs
scientifiques de lorthophonie, ou à des formations différentes
à luniversité, mais plutôt à des réalités administratives.
Selon lui, lorthophoniste acquiert une spécialisation de fait
en fonction des caractéristiques de sa clientèle et selon létablissement
où elle exerce ses fonctions. Enfin, M. Morel admet que le
chiffre de 14,2 % danglophones, pour lensemble
du territoire de lOutaouais, est probablement un peu surévalué
du fait quil inclut les habitants de la région du Pontiac,
où la proportion des anglophones est beaucoup plus importante, alors
que précisément ce territoire nest pas servi par le personnel
de La RessourSe. Dailleurs, selon les données du recensement
(P-6), on dénombre 43 600 personnes de langue anglaise
dans lOutaouais, et 8 765 dentre elles habitent
dans le secteur géographique du Pontiac.
Mme Constance
Vanier, directrice des services professionnels et de réadaptation
à La RessourSe depuis 1994, témoigne en deuxième lieu. Son rôle
concerne les aspects professionnels et scientifiques de lorganisation
du travail, la gestion des plaintes, les protocoles interétablissements
et les statistiques sur les clientèles. Quatre catégories sont utilisées
de manière générale dans le réseau de la santé du Québec pour définir
le mandat des établissements, selon le programme cadre en déficience
physique : déficience auditive, déficience visuelle, déficience
de la parole et du langage et déficience motrice. Le mandat de La
RessourSe touche les quatre catégories, et certains programmes ont
même été subdivisés, lorsque la masse critique le permettait :
en déficience motrice, on trouve le programme de réadaptation fonctionnelle
intensive (RFI), les programmes touchant la déficience motrice adultes
(RIMA) et la déficience motrice enfants, et le programme en neurotraumatologie.
Mme Vanier décrit les programmes relatifs aux trois postes
en litige :
1. Le programme de réadaptation fonctionnelle
intensive (RFI) est un programme régional, centralisé à Hull,
qui a été ouvert en mars 1997 par suite du rapatriement de
certaines clientèles soignées en Ontario (Ottawa). La clientèle
est hébergée, ce nest donc pas un service externe. Létablissement
dispose à cette fin de 25 lits. Le cas type serait celui dune
personne âgée atteinte dun accident cérébro-vasculaire (ACV),
qui se rend dabord à lhôpital pour stabiliser son état,
et ensuite fait appel à La RessourSe pour continuer le traitement.
Lorthophoniste élabore un plan dintervention, de concert
avec dautres professionnels, et avec lappui de la famille
et des proches. Le patient sera vu quatre ou cinq fois par semaine.
Lemployeur dépose un dépliant dinformation sur la RFI
(pièce P-9).
2. Le programme de neurotraumatologie (RN SAAQ)
existe depuis 1987 en vertu dun contrat de services avec la
Société de lassurance automobile du Québec, et son but est
de permettre la réadaptation de personnes blessées dans des accidents
de la route (traumatismes crâniens ou encore, depuis peu, victimes
de dommages médullaires). Il comprend quatre phases successives,
soit la réadaptation précoce à lhôpital, la réadaptation intensive
(RFI), qui se poursuit jusquà ce que le patient puisse retourner
à son domicile, la réinsertion professionnelle, sociale ou scolaire
(phase externe), et enfin la phase de maintien des acquis, qui repose
sur la collaboration dassociations diverses.
3. Le programme de réadaptation en déficience
auditive (RIA) vise par exemple les enfants qui ont des problèmes
douïe, ou des problèmes dapprentissage de la langue.
Les orthophonistes travaillent beaucoup avec les enseignants. Il
sagit dun programme pour lequel la liste dattente
est longue (jusquà deux ans ou deux ans et demi).
Certaines clientèles sont jugées prioritaires. Ainsi,
les ACV (accidents cérébro-vasculaires) doivent être mis sur la
liste prioritaire du fait que la période de récupération rapide
ne dépasse pas six mois. Les cas les plus récents ont donc
la priorité. Pour les personnes de langue anglaise, Mme Tirabasso
soccupe de tous les programmes à la fois et la liste dattente
est donc plus longue. Sont jugés prioritaires, dans lordre :
les scléroses en plaques en phase aiguë, les ACV récents, et les
cas post-opératoires.
Mme Vanier reconnaît quune
augmentation des ressources disponibles permettrait de réduire la
liste dattente, même en mode multiprogrammes, mais
cette formule ne facilite pas le travail déquipe et conduit
à des soins de moindre qualité. De façon générale, dit-elle, le
travail spécialisé en équipe est préférable à celui dun professionnel
isolé selon le mode multiprogrammes. Elle affirme que cette
formule simpose en raison de contraintes législatives (« la
loi nous y oblige », dit-elle), de la vocation régionale de
létablissement, du caractère spécialisé des services offerts
(y compris à dautres établissements), des lacunes de lorganisation
actuelle (quelle juge inéquitable du fait que les listes dattente
sont plus longues pour les anglophones que pour les francophones),
de limportance du travail déquipe (dont lorthophoniste
de langue anglaise est exclue de fait), et enfin de la nécessité
de faciliter le traitement rapide des cas prioritaires qui ne peuvent
être inscrits sur la liste dattente. Selon elle, les orthophonistes
nont jamais dans le passé contesté lorganisation par
programmes, dans le contexte général des soins offerts aux francophones.
Mme Vanier soutient que lorthophoniste de
langue anglaise, Mme Tirabasso, ne peut que très
difficilement sintégrer aux équipes de travail, parce quelle
nest là que deux jours par semaine et na de contacts
quavec lun des programmes seulement, et aussi à cause
de ses lacunes en français. Mme Tirabasso lui a
aussi indiqué, notamment au cours dune conversation en juillet 1996,
quelle voyait trop de clientèles différentes compte tenu de
son horaire de travail limité (deux jours par semaine).
Lemployeur dépose deux documents (P-10
et P-11) indiquant les communications effectuées, selon la langue
du client, afin de faire ressortir limportance des communications
pour divers éléments de programmes, et de démontrer que la communication
est inhérente à la tâche effectuée, conformément à lun des
critères utilisés par lOffice dans ses décisions antérieures.
Quant au document P-12, il indique le nombre de clients servis
en orthophonie par année, pour 1995-1996 et 1997-1998. La clientèle
anglophone a tendance à augmenter, et on sattend à ce que
cet accroissement se confirme avec la progression du « rapatriement »
des clientèles traitées auparavant en Ontario. Cependant, Mme Vanier
explique quil ny a pas eu daccroissement corrélatif
des effectifs disponibles, et cest ce qui a amené la direction
du centre à faire une réaffectation du personnel selon la langue.
Elle estime donc que si, avec le même effectif, on répartissait
les anglophones autrement, cela ne pourrait se faire sans augmentation
du délai dattente imposé à la clientèle de langue française.
Lévolution des clientèles se reflète dans
dautres documents déposés par lemployeur, soit le tableau
de gestion des listes dattente (P-13), la liste des équipes
(P-14) et les délais dattente pour les clientèles prioritaires
du programme de réadaptation et d'intégration en déficience motrice
adulte ou RIMA (P-15). Le premier de ces documents établit une distinction
entre les quatre programmes disposant dorthophonistes bilingues
(RFI, RN SAAQ, RIA et RIPL)2,
et les six programmes ou territoires pour lesquels les usagers
doivent être dirigés vers lorthophoniste anglophone (DE, RIME,
RIMA, VLL, PN et DF). Le tableau P-15 permet par exemple de
voir que dans le programme RIMA (réadaptation et intégration
en déficience motrice adulte), sur 48 patients traités
en un an, 39 francophones ont été vus, pour un délai
dattente moyen de 39 jours. Mais parmi les neuf clients
anglophones (soit 19 %), deux seulement ont été vus
par Mme Tirabasso, pour un délai dattente
moyen de 230 jours. Selon Mme Vanier, ces délais
de plus de six mois ne sont pas conformes aux attentes normales.
Ils correspondent, pour les anglophones, à lancien mode de
fonctionnement fondé sur des départements plutôt que sur des clientèles,
ce qui explique selon elle les mauvais résultats constatés.
Le projet de programme daccès aux services
en langue anglaise pour la période 1998-2001 (P-16) indique
que le Centre La RessourSe a le mandat daccueillir les clientèles
de langue anglaise venant des CLSC de la région, notamment celui
de Hull. Dans le programme, il est simplement indiqué dans ce cas
que le CLSC assure le service aux anglophones par référence à La
RessourSe. Mme Vanier fait état de deux plaintes,
dont lune récente, qui ont été déposées par des usagers de
langue anglaise concernant les délais indus quils ont eus
à subir. Mme Vanier affirme que lune de ces
plaintes, traitée par la Régie régionale selon la procédure habituelle,
a également été acheminée aux autorités politiques, notamment au
député M. Robert Middlemiss, pendant lexercice 1998-1999
(P-17).
Enfin Mme Vanier indique que tous
les documents internes sont rédigés en français, quoiquil
nexiste aucune directive sur la langue de rédaction des documents
ou des rapports cliniques. Mme Tirabasso rédige
ses rapports en anglais.
En réponse
aux questions de Me Brun, Mme Vanier
donne dautres détails concernant les trois programmes
RFI, RN SAAQ et RIA.
La clientèle du programme RFI avait dabord
été celle des victimes dACV, à laquelle on a ajouté celle
formée par les personnes ayant subi des amputations. Pour la clientèle
en hébergement, on vise idéalement à atteindre un objectif de 75 lits,
mais cela exigerait la construction dun nouveau centre de
réadaptation à Hull. En attendant, le centre loue 25 lits dans
un hôpital. Elle admet par ailleurs que parmi les clients « rapatriés
de lOntario » se trouvent un certain nombre de francophones,
mais il nen demeure pas moins que la clientèle de langue anglaise
est habituée à recevoir ce type de services en Ontario.
Le programme RN SAAQ, lancé en 1987, vise les
personnes souffrant de traumatismes crâniens consécutifs à des accidents
de la route (patients en phase 2 ou 3, ces deux phases
faisant suite à la phase initiale de réadaptation à lhôpital).
Ces patients bénéficient, à raison de quatre à cinq fois par semaine,
de soins offerts par léquipe spécialisée consacrée au programme
RN SAAQ et destinés à accroître le plus possible leur autonomie.
Mme Vanier dit quau sein du programme RFI
normal la phase 2 est limitée à 90 jours, alors que la
phase 2 financée par la SAAQ peut sétendre jusquà
six mois. En phase 3, les soins sont donnés sur une base
externe. Depuis 1997 le programme vise aussi les cas de blessures
médullaires (lésions à la moelle épinière entraînant une paralysie).
Le fonctionnement de ce programme est supervisé par un conseiller
de la SAAQ selon un cadre normatif clinico-légal différent des programmes
habituels. Lentente intervenue entre La RessourSe et la SAAQ
va jusquà désigner nommément les membres du personnel autorisés
à y participer, et ne permettrait pas à nimporte quelle orthophoniste
RFI doffrir des soins au sein du programme, dit-elle :
« la Société est très exigeante au niveau
de la stabilité (...), par exemple il ny a aucune attente
dans ce programme-là (...), dans certains programmes jai
des attentes de deux ans, deux ans et demi, pour des services
dorthophonie, au niveau de la Société, elle naccepte
aucune attente, parce quelle paie pour le service (...).
Quand on parle dorthophonistes anglophones multiprogrammes,
ça ne peut pas être acceptable pour eux, parce quon ne peut
pas prendre un client, le sortir du fonctionnement de léquipe
de la SAAQ, et le mettre sur une liste dattente dune
orthophoniste anglophone multiprogrammes. »
Enfin, le programme RIA (déficience auditive) sadresse
aux personnes qui souffrent de limites fonctionnelles importantes :
compensation pour le manque daudition, travail de groupe,
préparation langagière en vue de lintégration scolaire, etc.
Ces personnes sont envoyées par des hôpitaux ou des CLSC, elles
sont vues sur une base externe, à raison de deux ou trois rendez-vous
par semaine, parfois sur une longue période. De plus en plus, ce
programme sera également appelé à voir des enfants qui ont reçu
un implant cochléaire. Comme on la vu précédemment, la liste
dattente toutes clientèles confondues atteint deux ans et
demi, et le centre a demandé une augmentation de ses ressources
pour ce programme.
Mme Vanier estime que sur les quinze
orthophonistes (environ) dont dispose La RessourSe, cinq personnes
en fait peuvent servir la clientèle de langue anglaise, incluant
évidemment Mme Tirabasso qui lui consacre tout son
temps, soit léquivalent de 3,2 postes à temps complet :
un poste bilingue à temps complet pour chacun des programmes RN
SAAQ et RIA, plus un poste à 4 jours par semaine en RFI (ces
chiffres concordent avec ceux donnés par M. Morel pour ces
trois programmes), et un autre à 3 jours par semaine en
RIPL (réadaptation et intégration en déficience de la parole
et du langage). Par exemple, en RFI, la personne bilingue peut
voir également des francophones. Le total des patients pour ce programme
en 1997-1998 est de 74, dont 61 francophones. Mme Vanier
explique que les priorités sont maintenues au sein de chaque programme.
M. François
Pothier, orthophoniste et chef du programme RIMA (réadaptation
et intégration en déficience motrice adulte), témoigne en troisième
lieu. M. Pothier occupe ses fonctions actuelles depuis 1996,
mais il est au service du centre depuis 1989, à titre de chef de
programme (développement de lenfant ou DE, et RIA). Il est
le supérieur immédiat de Mme Angela Tirabasso, lorthophoniste
de langue anglaise, et à ce titre il est responsable du multiprogrammes
pour les usagers de langue anglaise. À propos du tableau comparatif
des délais dattente entre anglophones et francophones, déjà
déposé comme pièce P-15, pour le programme RIMA, il soutient
que les délais dattente encourus par les usagers de langue
anglaise, dans les listes prioritaires des autres programmes, sont
du même ordre que ceux (en moyenne de 230 jours, comme on la
vu plus haut) constatés pour ce programme en particulier.
M. Pothier a eu avec Mme Tirabasso
des rencontres à loccasion desquelles elle lui a fait part
de ses difficultés concernant le fonctionnement du multiprogrammes,
pour offrir des services de qualité à lensemble des clientèles
qui lui sont confiées : ACV, traumatismes crâniens, enfants
présentant des retards de développement. Il lui est en effet difficile
de maintenir son expertise dans tous ces domaines cliniques. Elle
a donc demandé à la direction de létablissement de reconsidérer
ce mode de fonctionnement. En tant quorthophoniste et en tant
que chef de programme, M. Pothier se dit daccord. Cette
orthophoniste ne peut pas, selon lui, traiter les cas dACV
aussi bien que ses collègues de langue française, si elle nen
voit que deux par an, par exemple, alors queux en traitent
une douzaine. Selon lui les services ne sont pas dispensés équitablement
aux anglophones aussi bien quaux francophones, parce que dans
le premier cas les services sont moins accessibles et moins spécialisés.
Enfin, pour ce qui est du « rapatriement des services »
en cours depuis 1989, il constate que cette opération se déroule
bien, parce que la clientèle adulte du programme RIMA a augmenté
de façon significative, ce qui sexplique aussi par le développement
du programme RFI depuis 1996.
En contre-interrogatoire,
Me Brun demande au témoin sil ferait les mêmes
commentaires sur la qualité des services offerts aux francophones
« en région » (hors des zones urbaines), qui sont également
fournis sur une base multiprogrammes. M. Pothier répond
quil y a effectivement des carences dans les points de service,
mais il fait remarquer que les difficultés éprouvées par lorthophoniste
anglophone viennent aussi du fait quelle nest pas en
mesure de participer aux réunions de service et de profiter du travail
déquipe, alors que les points de service, tout en rapprochant
les services de la clientèle francophone, permettent aussi aux intervenants
de travailler en équipe. Il admet quil nest pas au courant
des délais dattente subis par les usagers de langue française
dans les autres programmes.
M. Pothier précise aussi que Mme Tirabasso
participe à certaines réunions administratives du programme RIMA,
ou à la préparation de certains plans dintervention, lorsque
son emploi du temps le permet. À cause de son horaire à temps partiel,
elle ne pourrait pas participer sur une base régulière à des réunions
dans dautres programmes (notamment le développement de lenfant
ou DE). Cest pourquoi, toujours selon lui, la solution est
douvrir un poste bilingue pour le programme RIMA, ce qui ne
supprimerait pas les délais dattente, mais permettrait de
rendre plus équitable le traitement des deux clientèles. Il confirme
enfin que Mme Tirabasso nintervient pas du
tout auprès de la clientèle de langue française, et que son niveau
de compétence en français ne le lui permettrait pas, quoiquelle
ait réussi lexamen de français « minimal » (cest
le qualificatif quil emploie) administré par lOffice.
M. Claude
Manseau, psychologue et coordonnateur clinique et administratif
du programme RN SAAQ, témoigne en quatrième lieu. Cest
lui qui a mis sur pied ce programme en 1987. M. Manseau ne
fait pas partie du personnel propre du Centre La RessourSe. Il a
un statut contractuel, résultant de la convention signée pour la
période 1997-2000 entre le centre et la SAAQ (P-18). À lheure
actuelle 28 établissements (centres de réadaptation et hôpitaux)
sont ainsi conventionnés par la SAAQ. Larticle 3.4 de
la convention en vigueur prévoit sous le titre Ressources humaines :
« LÉtablissement maintient une équipe
stable composée dun noyau dintervenants formés spécifiquement
pour la clientèle visée par cette entente, au moins dans les disciplines
identifiées à lannexe III ».
Lorthophonie figure de fait parmi les disciplines
mentionnées à lannexe de la convention. M. Manseau dit
que la Société considérait à lorigine que sa clientèle ne
bénéficiait pas de services appropriés, doù sa décision, prise
en 1987, de financer de tels services par voie conventionnelle.
Ces ententes fixent des exigences très pointues et sont dailleurs
en voie dêtre révisées à la hausse. La Société vérifie chaque
année les noms des intervenants qui ont contribué aux services offerts
par le programme quelle finance, et le temps quils lui
ont consacré.
Le point 3.5 (Pertinence des services)
indique en outre, au dernier paragraphe :
« Les activités dintégration sociale
doivent être réalisées à proximité du lieu de résidence de la
personne accidentée, tenir compte de ses caractéristiques socio-culturelles
ainsi que de sa capacité de payer, le cas échéant. »
Pour M. Manseau, ce contexte socioculturel
inclut la langue parlée par le bénéficiaire. Il ny a aucun
cas géré en vertu de la convention entre le centre et la SAAQ qui
soit référé à Mme Tirabasso et traité selon le mode
multiprogrammes, à cause de lexigence de traitements
spécialisés, de la stabilité au niveau de léquipe, et des
délais dattente qui, aux termes de la convention, ne doivent
jamais dépasser 30 jours pour la préparation du plan dintervention
(article 5.2). En effet la Société jugeait excessifs les délais
normaux dintervention, et elle a exigé que ses clients soient
vus en priorité : « La SAAQ ne veut pas de délais »,
dit-il. Cest donc véritablement un système parallèle. Pour
le moment, ajoute-t-il, les fonds manquent encore pour étendre ce
régime, en matière de traumatologie, à dautres clientèles
que celles relevant du mandat de la SAAQ.
M. Manseau affirme quun
refus de lOffice de reconnaître le bilinguisme pour le poste
RN SAAQ causerait des « problèmes majeurs ». La proportion
dusagers de langue anglaise varie selon lui de 21 à 24 %.
Le document annexé à la pièce P-18 et intitulé « Programme
de réadaptation en neurotraumatologie pour des victimes dun
traumatisme cranio-cérébral phases 2 et 3 et pour des blessés médullaires
phase 3 » (ou TCC/BM) constitue la description des engagements
pris par le centre dans le cadre de cette convention de financement
avec la Société. Me Moreau cite larticle 3.3
de ce document, sous le titre valeurs poursuivies :
« La dispensation des services
dans le cadre du programme TCC/BM, qui prend la forme dun
processus personnalisé, coordonné et limité dans le temps, se
fonde sur les valeurs suivantes, à savoir :
Le respect de la personne
Le respect des contextes de vie
La reconnaissance des capacités et des rôles sociaux
La promotion de lautonomie sur tous les plans
La participation de la personne aux décisions
La considération des proches. »
De plus, à larticle 7.1, sous le titre
approche utilisée, on constate que le programme RN SAAQ se
fonde sur une approche interdisciplinaire, par opposition à une
approche multidisciplinaire. Pour M. Manseau, dans lapproche
« multi », plusieurs intervenants participent au travail
mais de façon individuelle ou parallèle, alors que lapproche
interdisciplinaire a recours à une intervention par deux ou trois
thérapeutes pour un même client. Il précise à ce propos que la SAAQ
veut exiger pour lavenir immédiat encore plus de cohésion
de la part des intervenants, avec des « interactions
fréquentes, rapides au sein de léquipe », cela afin déviter
tout cloisonnement entre les disciplines, dans un travail qui prend
en compte les habitudes de vie du patient dans son milieu.
En
réponse à une question de Me Brun, M. Manseau
émet lopinion quun partage des clientèles entre orthophonistes
de langue française et de langue anglaise causerait certains problèmes
de fonctionnement (fluctuation de la demande, disponibilité, etc.).
Il estime aussi que les contraintes et les pénalités attachées à
la gestion du programme RN SAAQ, et destinées à assurer la
qualité du service, ne favoriseraient pas non plus un partage des
ressources avec les autres programmes. À lheure actuelle,
le programme compte sur deux postes à temps complet, dont lun
seulement est « bilingue ». Le programme sert tout le
territoire à partir de Hull, et offre aussi des services à domicile
(RFI, RIMA, etc.) : « Cest la même équipe spécialisée
pour une même problématique », dit-il. Enfin, selon une perspective
médico-légale, on assure éventuellement une évaluation de la capacité
dune personne à reprendre son travail, cela afin de contrôler
les coûts pour la SAAQ.
Le témoignage de M. Manseau termine
la preuve de lemployeur.
Mme Hélène
Blais, orthophoniste, apporte son témoignage. Me Brun
produit la plainte (R-1), inscrite à lOffice par les
requérantes en novembre 1996, et Mme Blais
reconnaît quelle en est lune des signataires. Mme Blais
a travaillé à La RessourSe pendant plusieurs années, à compter de
1983, et au moment de porter plainte elle était encore au service
de La RessourSe, en qualité dorthophoniste.
Pour être inscrit au tableau de lordre, dit-elle,
il faut avoir obtenu une maîtrise en orthophonie. Il ny a
pas de spécialités dans cette discipline, et la formation générale
touche à tous les problèmes de communication (enfants, adultes,
quils soient ou non dordre neurologique). La profession
est régie par lordre des orthophonistes et audiologistes.
Juridiquement, lordre ne reconnaît aucune spécialité.
Elle explique que la plainte a été inscrite parce
que de nombreux affichages de postes ont eu lieu à ce moment-là,
et que le bilinguisme était exigé dans trois cas sur quatre, ce
qui a suscité des inquiétudes. Me Brun dépose la
liste des postes affichés en 1996 (R-2). Les postes visés sont,
comme on la vu, les n° 96-14, n° 96-71 et n° 96-87,
qui portent respectivement les mentions RFI, TCC (ou RN SAAQ)
et RIA. Le quatrième poste affiché à lépoque portait le n° 96-13
(RFI) mais ne fait lobjet daucun débat parce quil
ne comportait pas lexigence du bilinguisme. Pour le poste
n° 96-14 (RFI), qui est un poste à quatre jours par semaine,
lexigence de langlais était maximale (écouter, parler,
écrire, lire). Ne croyant pas satisfaire à cette exigence, Mme Blais
avait plutôt postulé pour le poste n° 96-13. Ces deux postes
RFI étaient nouveaux et correspondaient au programme qui venait
dêtre créé. Quant aux deux autres postes contestés, lun
(n° 96-71 TCC) visait à transformer un contrat en poste
permanent, et lautre (n° 96-87 RIA) était affiché,
selon Mme Blais, parce quil passait à cinq jours
au lieu de quatre, et on ajoutait lexigence du bilinguisme
du même coup.
Mme Blais a travaillé pendant une
dizaine dannées auprès denfants souffrant de déficience
auditive (RIA). Une autre orthophoniste travaillait avec elle, mais
à temps partiel. Le bilinguisme nétait pas une exigence imposée
à lépoque. Elle a travaillé par la suite au sein du programme
DE (développement de lenfant), pour lequel il ny
avait pas non plus dexigence linguistique, à partir de 1993-1994.
Elle na jamais offert de services à la clientèle de langue
anglaise. Pour le programme DE, les services étaient offerts
en anglais par Mme Tirabasso, à compter de 1995.
Avant cette date, il y avait une autre personne qui offrait des
services en anglais, également sur une base multiprogrammes.
Dans lensemble, Mme Blais
estime que la capacité de travailler auprès de clientèles diverses
est inhérente à la formation en orthophonie. Elle ne croit pas que
les services soient de moins bonne qualité sils sont offerts
sur une base multiprogrammes. Plusieurs intervenants à La
RessourSe offrent actuellement de tels services en orthophonie,
et ne remettent pas en cause la qualité de leur propre travail.
Elle soutient quavant les affichages de postes en 1996, lexigence
du bilinguisme nétait imposée dans aucun cas pour les douze orthophonistes
en poste à cette époque. À partir de ce moment-là, par contre, on
a cru comprendre que lemployeur entendait imposer le bilinguisme
pour un poste dorthophoniste au sein de chacun des programmes :
un poste bilingue sur deux en RFI, un poste bilingue dans chacun
des autres programmes (RIA et TCC) où il ny avait quun
poste dorthophoniste.
Me Brun
dépose (R-3) une lettre, non datée, adressée à M. Jean-Pierre
Blais, directeur général, au début du mois de novembre 1996,
juste avant linscription de la plainte à lOffice. Cette
lettre porte uniquement la signature dorthophonistes de La
RessourSe et formule plusieurs questions :
« Je minquiète de la tendance récente
à afficher des postes « bilingues ». Les besoins sont-ils
clairement identifiés pour de tels postes? Quelle est la demande
dans la population pour des services en anglais? Quelles sont
les exigences en matière de bilinguisme? De quelle façon évalue-t-on
le niveau de bilinguisme des candidats? Il me semble quil
y a une augmentation non justifiée de postes bilingues à combler. »
Me Brun dépose ensuite la réponse
de M. Blais, le directeur général, en date du 6 décembre 1996
(R-4), donc après linscription de la plainte auprès de lOffice.
M. Blais fait état de « balises » en rapport avec
les exigences relatives à la langue anglaise :
« le statut particulier du Centre de réadaptation
La RessourSe et ses obligations de rendre des services à la population
de langue anglaise;
la présence significative dans la région dune
population de langue anglaise;
les besoins de services en langue anglaise qui
iront en saccroissant avec lopération de rapatriement;
le rapport particulier qui existe entre la pratique
de lorthophonie et les besoins de la clientèle de langue
anglaise, rapport qui est tout à fait différent pour les autres
disciplines telles que lergothérapie ou la physiothérapie;
les exigences de la Charte de la langue française
et de la convention collective. »
Il fait état également des principes retenus par
le centre à cet égard :
« desservir (sic) la clientèle de langue
anglaise selon les mandats que nous avons reçus;
respecter la Charte de la langue française et
la convention collective;
établir une organisation du travail
- qui ne multipliera pas indûment les postes comportant
une exigence de la connaissance de la langue anglaise, et
- qui nimposera pas un trop grand fardeau
à certains professionnels appelés à desservir plusieurs clientèles
dans plusieurs programmes. »
Mme Blais affirme quil ny
a pas eu déchanges avec lemployeur sur ces questions,
lemployeur sestimant tenu doffrir des services
en anglais, et nayant pas voulu se prêter à des discussions
sur les différents scénarios qui auraient permis de satisfaire cet
objectif. Selon elle, tout en acceptant le principe de services
en langue anglaise, on aurait pu examiner d'autres façons de procéder,
comme en région, par exemple, en faisant appel à des équipes multiprogrammes
ou interdisciplinaires. On aurait donc reproduit, pour les anglophones
de Hull, le schéma de fonctionnement en vigueur dans les points
de service en région.
Me Brun dépose des statistiques
concernant la population selon la langue maternelle (R-5), à partir
des données obtenues auprès de la Régie régionale, pour tenter détablir
la « masse critique » de la population de langue anglaise
à servir. Mme Blais soutient quil ny
a pas eu daccroissement significatif de la population de langue
anglaise, daprès le tableau des clientèles de langue anglaise
par programmes, dressé par les membres du personnel eux-mêmes en
1997-1998. Au nom de lemployeur, Me Moreau
admet le dépôt de cette pièce (R-6), dans la mesure où, selon elle,
les données de ce tableau ne contredisent pas les chiffres déjà
fournis par la pièce P-12. Me Brun dépose
aussi un document (R-7) faisant état de la planification des effectifs
en orthophonie, et une lettre (R-8) en date du 14 avril 1997,
adressée au directeur général, où les plaignantes linforment
quelles maintiennent leur objection au bilinguisme demandé
pour les postes en orthophonie : « Comme orthophonistes,
nous sommes davis quil faut avoir des postes francophones
pour la clientèle francophone et des postes anglophones pour la
clientèle anglophone ».
Par la suite, comme en fait foi une note adressée
par M. François Morel à Mme Josée Lévesque,
représentante syndicale, en date du 19 juin 1997, et déposée
comme pièce R-9, lemployeur a communiqué au personnel
le profil linguistique par secteur professionnel. On y constate
en fait que pour les orthophonistes et pour les autres professionnels,
lemployeur envisageait une généralisation de lexigence
du bilinguisme. Enfin, comme pièce R-10, Me Brun
dépose une lettre adressée le 21 octobre 1997 par M. François
Morel à Mme Lévesque, accompagnée dun tableau
faisant état des postes comportant des exigences linguistiques,
avec pour chacun des employés le « profil de la langue anglaise ».
Pour certains postes, on peut lire la mention « n.r. »
(non requis). Mais sur lensemble des 15 postes dorthophonistes
qui figurent sur ce tableau, on compte 8 postes comportant
lexigence du bilinguisme. Donc, dit Mme Blais,
les appréhensions des orthophonistes concernant les intentions de
lemployeur étaient bien fondées.
Par exemple, le poste n° 53 occupé actuellement
par Mme Lucie Nault deviendrait « bilingue »,
tout comme le poste n° 91 occupé par Mme Sandrine
Louvet : ces deux personnes ne sont pas bilingues, et
on ne leur demande pas de le devenir, mais si elles quittent leur
poste, celui-ci sera affiché avec lexigence du bilinguisme.
De plus, selon Mme Blais, la compétence en anglais
serait très élevée, puisquelle supposerait que les candidates
aient une aussi bonne connaissance de langlais que les personnes
qui ont langlais comme langue maternelle. Serait-il donc plus
important dêtre bilingue, ou dêtre compétente en orthophonie,
demande-t-elle? Mme Blais estime dailleurs
que le niveau de compétence en français, pour les orthophonistes
qui exercent auprès des patients de langue française, doit être
très élevé (soit A+), ce qui veut dire que ces personnes, si elles
doivent être « bilingues », doivent maîtriser parfaitement
à la fois le français et langlais. Et par conséquent, des
orthophonistes tout à fait compétentes ne pourraient pas avoir accès
à ces postes. Selon elle, et daprès la pièce R-6, Mme Tirabasso
avait à intervenir dans quatre programmes différents mais pendant
deux jours seulement, ce qui explique ses difficultés, dautant
quelle ne faisait pas partie dune équipe. De plus, explique-t-elle,
cette orthophoniste navait pas dexpérience clinique
au moment de son arrivée à La RessourSe en 1995. Enfin, sa faiblesse
en français lempêchait, surtout au début, de bénéficier réellement
des réunions de service auxquelles elle peut participer à loccasion.
Le problème, dit Mme Blais, cest
le nombre élevé de postes (huit sur quinze) qui exigeraient
le bilinguisme. Me Moreau demande à Mme Blais
de préciser le nombre de postes bilingues quelle naurait
pas jugé excessif. Mme Blais répond quil y
a un écart entre la proportion de postes bilingues et la proportion
de la population de langue anglaise, mais elle refuse de préciser
le pourcentage de postes bilingues qui lui aurait paru acceptable.
Mme Lucie
Nault, orthophoniste à La RessourSe depuis 1985, témoigne en
deuxième lieu pour les requérantes. Elle exerce ses fonctions à
Maniwaki, au Domaine Le Forestier. Elle est la seule orthophoniste
sur place, et elle a notamment pour collègues une ergothérapeute,
une physiothérapeute, un agent de relations humaines, et une éducatrice
spécialisée. Mme Nault possède la même formation
universitaire que Mme Blais, soit une maîtrise en
orthophonie de lUniversité de Montréal.
Les clients de la SAAQ sont vus à Hull, elle voit
tous les autres à Maniwaki. Une partie de sa clientèle est formée
denfants (programmes DE ou RIPL), souffrant notamment
de troubles auditifs, ainsi que des adultes victimes dACV.
Le programme DE a ceci de particulier, quil lamène
à traiter des enfants qui ont des retards de développement sans
diagnostic. Il faut donc faire ce diagnostic et si nécessaire diriger
lenfant vers un autre établissement (cas dautisme, par
exemple), ou vers un autre programme de La RessourSe. Elle doit
aussi établir le plan de traitement, tout ceci dans un cadre multiprogrammes.
Depuis quatorze ans que Mme Nault exerce ses fonctions
elle na jamais eu à traiter dusagers de langue anglaise.
Au cours de la dernière année, Mme Tirabasso lui
a dit quelle avait eu deux clients de langue anglaise
originaires de Maniwaki. Elle sest aperçue en consultant la
liste (R-10) que son propre poste exigerait dorénavant le bilinguisme.
Elle ne se considère pas comme bilingue, encore qu'elle se débrouille
bien en anglais, et ne se sentirait pas apte à intervenir auprès
denfants de langue anglaise.
Les réunions déquipe ont lieu une fois par
mois, pendant deux heures, et portent à la fois sur des questions
administratives et sur des discussions de cas. Mme Nault
dit que le mode multiprogrammes lui convient, et elle savait
quen travaillant hors dun centre urbain elle aurait
à aborder divers types de clientèles. Par ailleurs sa chef de service
ne lui a jamais reproché de ne pas offrir des services de bon niveau.
En 1989, lordre des orthophonistes, au cours dune tournée,
lui a donné une mention favorable pour la polyvalence de son action
professionnelle. Mme Nault travaille trois jours
par semaine à La RessourSe, une journée et demi à la Commission
scolaire, et un après-midi par semaine au CLSC en vertu dun
achat de services par La RessourSe (elle a donc deux employeurs).
À la Commission scolaire, elle a environ 88 clients dirigés
(références) par an et en voit une soixantaine. À La RessourSe,
elle a une trentaine de clients. Les listes dattente sont
importantes, mais les cas vus à la Commission scolaire sont bénins
(problèmes délocution chez les enfants, par exemple), alors
que les cas vus à La RessourSe sont plus lourds (dysphasiques, par
exemple, qui ont des retards sévères et requièrent une intervention
à plus long terme). Lemployeur lui demande de voir quatre clients
par jour, ou douze par semaine.
Mme Nault explique aussi que lintervention
de lorthophoniste peut sappliquer au langage écrit,
et que son évaluation peut être indiquée dans les cas de dyslexie
chez les enfants dâge scolaire. Il peut y avoir un lien entre
la dysphasie et lapparition de la dyslexie par la suite. La
langue écrite sera aussi affectée dans le cas de troubles de la
parole (aphasie) chez les personnes victimes dACV. Cela justifie,
selon elle, lexigence élevée concernant la langue écrite (constatée
par la pièce R-9), que ce soit en français ou en anglais.
Elle donne enfin des précisions touchant la population
de sa région. Elle confirme queffectivement il y a une minorité
de langue anglaise assez importante (10 %), notamment
irlandaise, servie par des écoles de Western Québec, et il y a aussi
des amérindiens de langue anglaise et algonquine. Il y a en fait
deux réserves indiennes, lune au Lac Barrière, qui est
plutôt de langue française, et lautre, quelle ne nomme
pas, qui parle « moitié français moitié anglais », dit-elle.
De manière générale, dit-elle, les gens de langue anglaise iront
soit à Hull, soit en Ontario pour recevoir des soins.
Mme Vanier
répond enfin à dautres questions de Me Moreau,
sur lorganisation des services hors des centres urbains, cest-à-dire
les services offerts aux francophones selon le mode multiprogrammes.
Selon elle, dans ces points de service, on trouve quand même des
équipes spécialisées en déficiences physiques, mais le but visé
est de rapprocher le plus possible le point de service du lieu de
résidence des usagers. Elle soutient que la qualité des services
en région, tout en étant de bon niveau, nest pas la même que
dans les centres urbains, parce que cette décentralisation suppose
des services moins spécialisés. Les intervenants eux-mêmes lui ont
signalé certains problèmes dorganisation, notamment à Buckingham,
parce quils voient un trop grand nombre de clients, mais un
nombre insuffisant dans chaque catégorie, ce qui a exigé dans certains
cas lintervention de léquipe urbaine (de même en TCC,
à Maniwaki).
Me Moreau
présente son argumentation au nom de lemployeur. LOffice,
dit-elle, a à disposer de trois plaintes concernant trois postes
dorthophonistes au Centre La RessourSe, selon larticle 46
de la Charte de la langue française, et la loi prévoit que
lemployeur a le fardeau de la preuve.
Nous sommes en présence dun établissement
public auquel la Loi sur les services de santé et les services
sociaux impose des exigences, à larticle 15 :
« Toute personne dexpression anglaise
a le droit de recevoir en langue anglaise des services de santé
et des services sociaux, compte tenu de lorganisation et
des ressources humaines, matérielles et financières des établissements
qui dispensent ces services et dans la mesure où le prévoit un
programme daccès visé à larticle 348. »
La preuve montre que létablissement nest
pas désigné en tant quentité, mais que certains services (P-4,
P-5 et P-13) doivent être offerts en langue anglaise : les
services dorthophonie sont des services visés au sens de larticle 348,
soutient Me Moreau, et par conséquent La RessourSe
a lobligation de donner ces services en anglais. Elle demande
également à lOffice de constater que les plaintes nont
pas été déposées par le Syndicat des professionnels, mais par un
groupe dindividus qui ne représentent queux-mêmes, ce
qui ne touche pas la légalité des plaintes, mais doit être noté.
En effet, dautres orthophonistes, comme les requérantes, ont
eu à subir les exigences contestées, en loccurrence le bilinguisme,
et nont pas déposé de recours en arbitrage ou de contestations.
Est-ce que lexigence de langlais pour
les postes RFI, RN SAAQ et RIA est, compte tenu des circonstances,
justifiée pour avoir accès à ces postes? Telle est la question qui
est soumise aux membres de l'Office. Or la preuve porte ici sur
des exigences formulées par programmes, soit un poste par programme.
Ce qui est en cause, ce nest donc pas le nombre total des
postes visés par lexigence du bilinguisme, soit huit sur quinze,
mais le principe dimposer le bilinguisme pour un poste, et
un seul, par programme. À supposer que la clientèle augmente, les
postes dont le nombre augmentera dans chacun des programmes ne seront
donc pas des postes bilingues, nécessairement, dit Me Moreau.
Il ne sagit donc pas de maintenir comme principe général 50 %
des postes bilingues.
La région de lOutaouais a certains particularismes,
à cause de la proximité de lOntario, ce qui fait en sorte
quune partie des gens se sont habitués à aller chercher des
services en Ontario. En 1989, le gouvernement du Québec a décidé
de chercher à « rapatrier » ces services au Québec, et
a fait des campagnes de publicité pour faire connaître les services
de santé au Québec, tant pour les usagers de langue française que
de langue anglaise, mais avec le résultat pour lessentiel
daugmenter la proportion des usagers anglophones au Québec.
Lexamen de la pièce P-12 montre dailleurs clairement
ce phénomène pour les trois postes analysés, dont les patients de
langue anglaise ont augmenté dannée en année.
Par ailleurs, le Programme régional daccès
à des services de santé et des services sociaux pour les personnes
dexpression anglaise 1989-1993 (P-4, p. 19) énonce
que La RessourSe est un établissement spécialisé qui regroupe lui-même
des programmes spécialisés sur une base régionale :
« Pour que les effets du rapatriement soient
le plus positifs possible, il est vraiment important que tous
les services régionaux soient disponibles en anglais sur une base
continue et que les établissements soient accueillants face à
leur clientèle anglophone et développent des mécanismes concrets
afin dassurer cet accès. Les cliniques médicales devraient
être bien informées des services disponibles dans la région afin
de faire les références appropriées. »
Également, la lettre (P-16) de M. André Lussier,
de la Régie régionale, datée du 15 juillet 1999, dit que :
« Bien que la très grande majorité des intervenants
uvrant dans ces établissements respecte le choix de certaines
personnes de langue anglaise de recevoir les services dans leur
langue, il est peut-être moins évident que les employé(e)s du
réseau sont au fait que cest non seulement un choix, mais
cest également un droit, en vertu de la Loi sur les services
de santé et les services sociaux, toujours en fonction des ressources
disponibles. Donc, en vue dun meilleur résultat lors de
cette campagne, on vous suggère de sensibiliser le personnel de
vos organisations au droit des personnes dexpression anglaise
de recevoir les services en langue anglaise et quil soit
informé des mécanismes en vigueur dans létablissement pour
faciliter laccès, sil y a lieu. »
Il était donc à prévoir que la demande de services
en langue anglaise connaîtrait une augmentation, et cest de
fait ce que les statistiques démontrent, soutient Me Moreau.
Lemployeur ne reconnaît pas à lOffice la compétence
de redessiner la structure administrative du Centre La RessourSe,
mais en dépit de ce fait, il sest efforcé de décrire les programmes
existants. À cet égard le principe de base est que chaque programme
constitue une spécialité en soi, par lobjet même des services
offerts et par la problématique clinique qui les soutient. Ces spécialités
correspondent à des connaissances particulières, et les orthophonistes
sont incapables, en pratique, de passer dun domaine à lautre
sans période dadaptation. La convention collective reconnaît
cette réalité clinique et ne permet pas la mobilité entre les services,
à moins de postuler selon le mécanisme habituel. Dans le programme
RN SAAQ, cette spécificité est de plus encadrée dans un contrat
(P-18) prévoyant des aspects à la fois administratifs et cliniques.
Enfin, le temps dintervention est essentiel. Lemployeur
ne peut se permettre dattendre que les intervenants acquièrent
lexpérience nécessaire au détriment du client.
En 1995, on avait tenté de donner à la clientèle
de langue anglaise un service dont les résultats nont pas
été concluants. Le mode multiprogrammes anglophone,
par opposition au mode multiprogrammes francophone,
fait en sorte que les anglophones ne peuvent bénéficier de services
spécialisés. Citant la pièce P-15 (Délais d'attente pour clients
prioritaires en orthophonie au programme de réadaptation et d'intégration
en déficience motrice adulte (RIMA) à Hull durant la période du
1er juin 1998 au 1er juin 1999),
Me Moreau dit quen fait ils ont à souffrir des
délais dattente six fois plus longs que les patients de langue
française. Enfin, les anglophones nont pas le choix :
pour obtenir des services en anglais au Québec, ils doivent sen
remettre au mode multiprogrammes. Dans le cas du mode multiprogrammes
francophone, par contre, qui existe en dehors des zones urbaines,
les intervenants travaillent en équipe, comme la expliqué
Mme Nault dans son témoignage, ce qui se rapproche
du mode de fonctionnement urbain. De plus, le client francophone
en région a un choix : il peut opter soit pour un service multiprogrammes
sur place, soit pour un service spécialisé à Hull, ce qui soutient-elle
est interdit au client de langue anglaise.
Les plaintes enregistrées de la part de clients
de langue anglaise, notamment celle déposée en P-17, illustrent
cette réalité dun service à deux vitesses, dit-elle. Lemployeur,
dit Me Moreau, est loin de prétendre que les droits
des salariés francophones doivent être sacrifiés : le mode
de fonctionnement proposé protège au contraire leurs droits en limitant
le nombre de postes bilingues à un par programme. Lautre option,
moins favorable pour eux, aurait été de créer des postes anglophones,
solution que les orthophonistes paraissaient privilégier au départ.
La pièce R-8 contient justement cette phrase, déjà citée :
« Comme orthophonistes, nous sommes davis quil
faut des postes francophones pour la clientèle francophone et des
postes anglophones pour la clientèle anglophone ». Cest
dailleurs le cas du poste occupé à lheure actuelle par
Mme Angela Tirabasso. Un client de langue française
na pas accès à ses services. Au contraire, dit Me Moreau,
des postes bilingues permettent de servir également la clientèle
de langue française, et de diminuer les délais dattente pour
cette clientèle. Il aurait été moins facile, à ses yeux, de justifier
que certains postes nouveaux soient créés dont les titulaires auraient
été incapables de servir la clientèle de langue française.
Par définition, et de manière intrinsèque, lorthophonie
exige une connaissance approfondie de la langue du patient. Cest
une discipline axée sur la communication sous tous ses angles, y
compris la communication écrite. Les tableaux sur les communications
effectuées dans les postes dorthophonie (P-10) et sur
les communications dans la langue du client (P-11) illustrent
cette réalité. Cela est vrai des trois programmes RFI, RN SAAQ
et RIA : les chiffres concernant le temps total consacré aux
communications sont de 95 %, 77 % et 82 %, respectivement,
si on se reporte au « pourcentage du temps total travaillé »
dans le tableau P-10 pour la période 1997-1998. Le test linguistique
dans la présente affaire nest pas suspect de partialité ou
de discrimination, puisquil a été confié à un tiers, cest-à-dire
à un service dévaluation externe. De plus, les groupes de
professionnels ont été consultés quant aux niveaux de compétence
à exiger. Et malgré tout, lemployeur a jugé bon datténuer
la sévérité des tests dans la pondération finale des résultats.
Me Moreau passe en revue les statistiques
linguistiques contenues dans les pièces P-12, P-15 et P-6.
Lemployeur, dit-elle, ne sest pas contenté de sappuyer
sur la proportion de 14,2 % danglophones dans lensemble
de lOutaouais, selon le critère de la langue maternelle. Dans
certains secteurs, le chiffre peut atteindre 26,6 % (tableau
P-6, selon le recensement de 1996). On constate aussi dune
année sur lautre (1995-1996 et 1997-1998) une augmentation
du nombre des clients de langue anglaise, comme lindique le
tableau Nombre de clients desservis en orthophonie par année
(P-12). Ainsi, pour le programme RFI, on a 13 clients anglophones,
soit 18 %, pour 1997-1998 (pas de données pour lannée
précédente). Pour le programme RN SAAQ, on a 12 clients
anglophones en 1995-1996 et 18 en 1997-1998, soit une augmentation
de 21 à 23 %. Enfin, pour le programme RIA, on a 1 client
anglophone en 1995-1996 et 2 en 1997-1998, soit une augmentation
de 3 à 5 %. Ce programme est le moins connu et le moins important,
et il a presque doublé. Quant au programme de réadaptation et dintégration
en déficience motrice adulte (RIMA), pour lequel tous les cas sont
dirigés vers lorthophoniste anglophone multiprogrammes,
le tableau des délais dattente (P-15) donne 9 clients
anglophones dirigés, et 39 francophones, pour un total de 48 patients,
soit une proportion de 19 % danglophones, un chiffre,
dit-elle, à mettre en regard du chiffre de 23 % constaté pour
le programme RN SAAQ, ce qui lamène à dire que pour les
« gros programmes » la proportion dusagers de langue
anglaise voisine les 23 %.
Pour Me Moreau, lélément quantitatif
nest que lun de ceux que lOffice doit prendre
en compte dans le domaine de la santé et des services sociaux, et
il nest pas le plus décisif : la relation de confiance entre
le personnel soignant et le public, notamment, est importante. Même
si la proportion de la clientèle concernée nétait que de un
pour cent, dit-elle, lexigence linguistique pourrait être
justifiée. De plus, elle soutient que de toute manière les chiffres
sont en eux-mêmes assez substantiels, sur la base de la prépondérance
de preuve, pour justifier la nécessité de lexigence linguistique
préconisée par lemployeur. Me Moreau cite
en ce sens un certain nombre de décisions antérieures rendues par
lOffice et qui ont accepté la nécessité de lexigence
linguistique formulée par les employeurs.
Me Brun
présente ensuite son argumentation au nom du Regroupement des orthophonistes.
Selon les requérantes, il existe trois éléments dans ce dossier
qui militent en faveur dune interprétation stricte des garanties
offertes aux salariés en vertu de larticle 46, soit le faible
pourcentage de la clientèle anglophone en comparaison du nombre
élevé de postes pour lesquels lexigence de langlais
est imposée par lemployeur, le très haut degré de compétence
linguistique qui est exigé pour les orthophonistes, ce qui signifie
en pratique que peu de personnes de langue maternelle française
auront accès à ces postes, et enfin larrière-plan historique
des services offerts par La RessourSe. Ces trois éléments doivent,
selon Me Brun, être pris en compte par lOffice
dans sa décision concernant la nécessité de lexigence linguistique.
La plainte soumise concerne trois postes, mais ne
précise pas quelles personnes auraient dû obtenir les postes en
question. Ce nest pas une plainte individuelle, mais plutôt
une mise en cause de toute la politique de lemployeur. Cest
là la nature véritable du litige, et il faut regarder lensemble
de la situation, dit-il. En 1996, comme le démontre le document R-2,
une série de dix-neuf postes ont été affichés, parmi lesquels
quinze imposent lexigence de langlais comme condition
dadmissibilité. Me Brun attire ensuite notre
attention sur la pièce R-4, soit la réponse de M. Jean-Pierre
Blais en date du 6 décembre 1996. M. Blais y explique
les raisons de la politique patronale, et ces raisons, selon Me Brun,
diffèrent de ce qui a été exposé devant lOffice en cours daudience.
M. Blais affirme, au second paragraphe de sa lettre, que «
limplantation
du programme de RFI a nécessité un grand nombre daffichages
en plus de laffichage simultané de postes dans les autres
programmes. » Me Brun y perçoit plutôt loccasion
et le prétexte, pour La RessourSe, de modifier sa politique. Depuis
des années, il existait plusieurs programmes, et le seul changement
notable en 1996 est la création du RFI. Les exigences de bilinguisme
navaient jamais existé auparavant. Quant à Mme Tirabasso,
elle est arrivée à La RessourSe en 1995, mais les services en langue
anglaise existaient de fait bien avant cette date.
Revenant aux « balises » dont fait état
M. Blais dans sa lettre du 6 décembre 1996 (R-4),
au statut particulier de La RessourSe, et à son obligation de fournir
des services en langue anglaise, Me Brun ne voit
là rien de nouveau et qui puisse justifier un tel changement de
politique. Les programmes daccès élaborés par la Régie régionale
exigent seulement que létablissement offre des services en
langue anglaise. Sur le deuxième point, soit la « présence
significative dans la région dune population de langue anglaise »,
ce nest pas non plus une nouveauté. Quant à lopération
de « rapatriement » et à laccroissement présumé
de la clientèle anglophone qui sen est ensuivi, Me Brun
ne voit quune augmentation de deux pour cent en deux ans.
Cest là, dit-il, ce qui justifierait une politique de bilinguisation
« mur à mur ». Pour ce qui est du « rapport particulier
qui existe entre la pratique de lorthophonie et les besoins
de la clientèle de langue anglaise », Me Brun
fait remarquer que la politique de bilinguisation aura justement
des effets particulièrement sévères pour les salariés de létablissement.
Concernant lévolution de la demande de services
en langue anglaise, dit-il, le tableau P-12 est éloquent. Pour
le nouveau programme RFI, on na évidemment que les deux années
1997-1998. Le tableau ne permet donc pas détablir une augmentation.
Pour le programme RN SAAQ, la proportion de clients de langue
anglaise serait passée de 21 à 23 % : un écart de
deux pour cent. En RIA, on est passé de 3 à 5 %, un écart ici
encore de deux pour cent. Pour lensemble des programmes, au
bas du tableau, la proportion de dossiers en anglais est passée
de 10 % en 1995-1996 à 12 % en 1997-1998, pour une progression,
encore là, de deux pour cent. Cest le seul élément concret
sur lequel sappuyait M. Blais, et il est de faible ampleur
si lon songe que les postes bilingues passent subitement à
près de 59 %.
Dès le départ, La RessourSe est constituée en vue
doffrir des services spécialisés, et les orthophonistes sont
elles-mêmes spécialisées. Les mandats reçus de la Régie régionale
ne prévoient nulle part que le centre doit offrir des services en
anglais sur la base de programmes spécifiques, avec des professionnels
affectés exclusivement à ces programmes, et comportant chacun un
poste bilingue. La responsabilité ultime de cette décision administrative
est donc entièrement celle de lemployeur. Si par ailleurs
la préoccupation de lemployeur était de ne pas multiplier
indûment les postes bilingues, il sagit, selon Me Brun,
dun échec lamentable. Quant au fait de ne pas surcharger les
professionnels associés à plusieurs programmes, cest là encore
une question de gestion. Lemployeur a tout simplement, selon
lui, profité de la situation créée par la création du programme
RFI pour instaurer une politique de généralisation du bilinguisme.
Me Brun se réfère ensuite à lorganigramme
de La RessourSe (P-2), où on voit clairement un « Service dorthophonie
aux anglophones », donc un mode multiprogrammes à lintention
des personnes de langue anglaise. Le véritable problème vient donc
en fait de ce quon na pas exploité ni développé ce service.
Quant aux problèmes éprouvés par Mme Tirabasso,
et aux délais dattente constatés, Me Brun
note quon na aucune preuve des retards similaires qui
peuvent exister dans dautres programmes que le RIMA ou des
délais de traitement subis par les francophones, même si, au moment
de déposer le document, on a affirmé que les retards étaient du
même ordre. Mme Tirabasso elle-même a dû faire face
aux exigences de quatre programmes différents à raison de deux jours
par semaine, ce qui explique ses difficultés, comme Mme Blais
la relevé dans son témoignage, et son propos nest pas
en contradiction avec ceux de Mme Vanier. En plus
Mme Tirabasso ne fait pas partie dune équipe,
et na pas loccasion de participer à des réunions de
travail.
On na pas fait état dune déficience
des services avant larrivée de Mme Tirabasso,
et il ny a aucune preuve à cet effet, alors que les services
en anglais existaient déjà à cette époque. Donc, lannée 1996
représente un point tournant, et la direction de létablissement
décide, sans modification notable de la clientèle, de hausser le
nombre des postes bilingues. Me Brun affirme dailleurs
avoir été surpris par la faible densité de la population de langue
anglaise dans lOutaouais, selon ce qui ressort des chiffres
mis en preuve et tirés du recensement de 1996 (R-5). Pour lensemble
du Québec, la population de langue anglaise est de 8,0 %, et
pour lOutaouais, de 14,2 % seulement, dit-il. Le nombre
de dossiers traités en anglais correspond à ce chiffre : 10 %
en 1995-1996, et 12 % en 1997-1998 (P-12). Pour le CLSC
de Hull, toujours selon les chiffres du recensement, la population
de langue anglaise est de 7,7 %, ce qui nest pas très
élevé. Me Brun souligne que le chiffre de 14,2 %
pour lOutaouais inclut la région du Pontiac, dont soccupe
en partie seulement La RessourSe au titre du RN SAAQ. Or, dans
cette zone particulière, le pourcentage danglophones est de
53,5 %, situation quon peut selon lui
qualifier de complètement différente.
Examinant la pièce P-12, Me Brun
affirme ne pas y percevoir les effets du « rapatriement »
de la clientèle de lOntario, avec un taux de croissance de
un pour cent par an. Le document R-7, qui fait état des effectifs
en ETC (équivalents temps complet) et par postes, a été produit
par lemployeur à la demande des requérantes : planification
des effectifs en orthophonie en fonction des budgets de développement
requis. Ce document est daté de mars 1999 et donne donc
une idée de lévolution qui a eu lieu. Or le nombre de postes
qui requièrent le bilinguisme atteint 59 % au total, selon
ce document. Donc, sur les 17 postes, 10 exigent le bilinguisme.
Si on vérifie les ETC, on arrive à un chiffre du même ordre, soit
55 %. Si les choix faits en fonction des ressources disponibles
portent atteinte aux droits linguistiques des salariés, lOffice,
dit Me Brun, doit intervenir. Avant 1996, on disposait
de 12 postes, et aucune exigence de bilinguisme ne sy
appliquait. En 1996, on affiche quatre postes, dont deux nouveaux,
et trois de ces quatre postes exigent le bilinguisme. Donc, dit-il,
trois postes sont bilingues sur le nouveau total de quatorze. Or,
cela traduit tout de même un accroissement des ressources. En octobre
1997, selon le document R-10, on atteint 15 postes : huit
sont bilingues ou le seront sils sont affichés. Cette évolution
dit Me Brun, se fait au détriment des droits des travailleurs.
Mme Lucie Nault, qui travaille en région depuis
1985, a appris en octobre 1997 que son poste devenait bilingue,
sans quon comprenne pourquoi.
On n'a déposé en preuve quune seule plainte
inscrite par une personne de langue anglaise. Le tableau P-15 ne
se rapporte quau programme RIMA. Si les délais sont excessifs,
et sils existent aussi dans dautres programmes, il y
a dautres moyens de les réduire, soutient Me Brun.
Cest la décision de ne pas développer le service dorthophonie
aux anglophones, et daffecter les nouveaux postes par programmes,
selon la formule mise de lavant par lemployeur, qui
a conduit à la situation actuelle. Me Brun soutient
que cette décision de lemployeur ne satisfait pas au critère
de la nécessité. En 1996, la direction de létablissement visait
un objectif de 75 lits; le nombre réel nest encore que de
25 aujourdhui. Or on ne peut gérer en fonction dune
projection et compromettre dans lintervalle les droits des
salariés. Cest ici un choix structurel qui est contestable
et que les requérantes attaquent. Cest, dit Me Brun,
celui qui entraîne le nombre le plus élevé de postes bilingues.
Mme Vanier a fait mention dans son
témoignage de lexistence dune « masse critique »,
en fonction de laquelle La RessourSe pouvait mettre en place des
équipes distinctes. Or cette masse critique nexiste pas, dit
Me Brun, selon les chiffres mis en preuve. Hors
des centres urbains, lorsque les francophones ne sont pas en nombre
suffisant, on ne fonctionne pas pour autant par programmes spécialisés :
Mme Lucie Nault prodigue les soins au sein des divers
programmes, et tous admettent quelle donne des soins de bon
niveau. Sil existe un degré supérieur, dit Me Brun,
cest encore mieux, mais cest un choix, et ce choix ne
doit pas mener à une spécialisation qui porte atteinte aux droits
des salariés. En ce sens Mme Nault nest pas
une généraliste, mais une professionnelle qui exerce au sein de
plusieurs programmes, comme sa formation lui permet de le faire.
Selon Me Brun, la preuve de nécessité
au sens de larticle 46 ne peut pas reposer sur la seule
volonté de lemployeur de favoriser une organisation par programmes,
sous prétexte datteindre un niveau de qualité qui na
pas de fondement scientifique et ne correspond pas aux exigences
de la profession dorthophoniste. Dailleurs la définition
même de ces programmes évolue, dit-il, et Mme Vanier
a elle-même expliqué quau début, le programme RFI visait les
cas dACV, alors que par la suite dautres clientèles
se sont ajoutées. Quant au RN SAAQ, ce nest pas là un
programme qui est apparu en 1996. Mais la décision de consacrer
un poste bilingue au RN SAAQ survient juste au moment où lemployeur
opte pour la généralisation du bilinguisme. Lentente avec
la SAAQ ne prévoit rien de précis concernant le bilinguisme, ni
que les orthophonistes ne devraient travailler quau sein dun
seul programme, et si tel était le cas, une telle convention ne
pourrait porter atteinte aux droits découlant de la Charte de
la langue française. La mise en place dun système parallèle
pour un segment de la population justifie-t-elle de faire exception
à la Charte? Selon Me Brun, lOffice nest
pas lié par cette convention, si toutefois elle a bien les effets
quon lui prête.
Me Brun relève le fait que Me Moreau
a rappelé que les autres membres du personnel navaient pas
porté plainte devant lOffice. Il nen tire pas les mêmes
conclusions. Les orthophonistes forment la catégorie professionnelle
la plus touchée par des exigences de bilinguisme à cause de la nature
même de la profession. Leurs droits ne peuvent être diminués du
fait que dautres professionnels nont pas exercé les
leurs. Enfin, il soutient quon ne peut faire dépendre les
droits des salariés du choix éventuel que pourraient faire les personnes
de langue anglaise, entre un service multiprogrammes et un
service spécialisé.
Après avoir cité et commenté un certain nombre de
décisions rendues par lOffice, Me Brun lui
demande en terminant de rejeter lexigence du bilinguisme comme
condition dadmissibilité aux trois postes faisant lobjet
du litige.
En réplique, Me Moreau
souhaite répondre aux trois arguments quelle distingue
dans les propos de Me Brun. Dabord, dit-elle,
il a plaidé la nécessité de maintenir le statu quo. Ensuite, il
a voulu prétendre que la politique de bilinguisme instaurée en 1996
cache quelque chose ou ne constitue quun prétexte. Enfin,
il a défendu une conception du critère de la nécessité qu'elle entend
contester.
Aucune preuve, dit-elle, na démontré que loutil
utilisé est discriminatoire. Avant de prendre sa décision, lemployeur
a tenu compte de la situation préexistante et des services qui prévalaient
à lépoque, alors que les francophones traitaient les cas en
anglais. Lemployeur a simplement voulu concrétiser une situation
de droit et de fait qui existait auparavant. De toute façon, dit-elle,
lemployeur nest pas lié par les décisions qui sappliquaient
dans le passé. Il rejette le principe de postes unilingues anglais,
et cest pourquoi il a opté pour lexigence du bilinguisme
à légard du poste le moins important au sein de chacun des
programmes. Les tâches sont différentes selon les spécialités, même
si la formation universitaire ne reconnaît pas de telles spécialités,
et les professionnels acquièrent une expérience pointue qui améliore
leur capacité de réponse. Quant au volume de la demande de services
en anglais, la Loi sur les services de santé et les services
sociaux ne reconnaît pas ce critère. Les pourcentages (P-12)
reflètent des volumes assez importants. Le chiffre de 12 %,
notamment, ninclut pas la région du Pontiac, où il y a 53 %
danglophones, et qui fait partie du volet régional RFI et
RN SAAQ, donc ces usagers se présentent en centre urbain pour
recevoir les services en anglais.
Lemployeur na pas décrété que tous les
orthophonistes devraient être bilingues, mais il a simplement demandé
un poste par programme. Si pour Me Brun une augmentation
de un pour cent nest pas significative, lemployeur considère
au contraire quau plan démographique le chiffre est important,
sil se confirme sur une période de cinq ans. Quand Me Brun
cherche à minimiser les chiffres de la pièce P-15, Me Moreau
rappelle au contraire le témoignage, non contredit, du responsable
des services aux anglophones à La RessourSe, à leffet que
les délais dattente dans les autres programmes sont du même
ordre, soit en moyenne de 230 jours.
LOffice, dit-elle, doit tenir compte de la
qualité des services et non pas seulement du volume de la demande
de services en anglais. Passant en revue les décisions de lOffice
invoquées par Me Brun, elle relève notamment que
par opposition à plusieurs décisions, dont certaines dailleurs
ne concernent pas la santé, lemployeur dans le présent cas
nexige pas que tous les postes soient bilingues. Elle constate
également que les données relatives au volume de la demande de services
en anglais sont très variables selon les décisions, et que dans
plusieurs cas lOffice a tenu compte de la situation de contact
avec le public, et du lien de confiance avec le public. De plus,
lOffice exige que la nature de la fonction commande, en elle-même,
la connaissance de la langue anglaise.
Enfin, par comparaison avec la situation qui existait
dans le cas du Centre jeunesse de Laval, où lOffice a rejeté
lidée dune étanchéité entre les zones géographiques
(décision no 46-247-265 du 13 décembre 1996),
Me Moreau soutient que le Centre La RessourSe envisage
un mode très différent de cloisonnement. Les postes sont « ouverts
dans des programmes », dit-elle, et chacun peut postuler, mais
il ny a pas de mobilité entre les postes. Me Moreau
relève aussi le fait que dans certaines zones du Centre jeunesse
de Laval le nombre de dossiers à traiter en anglais était infime.
Pour Me Moreau, il sagit dintégrer
dans la définition de nécessité, au sens de larticle 46,
le droit à un service équivalent (non pas nécessairement supérieur)
pour les anglophones. Lemployeur ne cherche pas à donner des
services de meilleur niveau à la clientèle de langue anglaise quà
celle de langue française. Elle soutient en conclusion quil
est nécessaire pour lemployeur de disposer dun poste,
et dun seul, par programme, pour permettre à la clientèle
de langue anglaise de bénéficier de larticle 15 de la
Loi sur les services de santé et les services sociaux. Elle
demande donc à lOffice de rejeter la plainte du Regroupement
des orthophonistes.
La preuve révèle que
le Centre La RessourSe sert de point de convergence en matière de
services dorthophonie pour toute la région de lOutaouais,
offrant ses services à dautres établissements en vertu darrangements
administratifs. Le centre est le seul établissement dont la vocation
propre soit dassurer des services spécialisés en orthophonie,
par opposition aux services habituels offerts par les CLSC. On constate
que plusieurs facteurs distincts ont pu jouer un rôle dans la décision
de lemployeur daugmenter ses exigences en matière de
bilinguisme à compter de lannée 1996.
Le programme daccès adopté par la Régie régionale
et approuvé par le gouvernement en vertu de la Loi sur les services
de santé et les services sociaux, telle qu'elle a été modifiée
en 1986 par la « Loi 142 », constitue le premier facteur
important. Outre les établissements désignés, qui doivent offrir
lensemble de leurs services en anglais et qui sont en fait
des établissements à statut reconnu « bilingue » selon
larticle 29.1 de la Charte de la langue française,
une vingtaine dautres établissements de la région doivent
offrir en anglais certains services seulement, énumérés dans le
décret. Cest le cas du Centre La RessourSe, pour les services
courants. Lemployeur a beaucoup insisté sur cette obligation
qui lui est faite doffrir les services courants en
langue anglaise. Il faut rappeler à cet égard que les décrets régionaux
sappuient sur larticle 15 de la Loi sur les
services de santé et les services sociaux, et que cet article
prévoit que le droit à des services en anglais pour les personnes
dexpression anglaise existe « compte tenu de lorganisation
et des ressources humaines, matérielles et financières des établissements
qui dispensent ces services ». Ce membre de phrase est important.
Il signifie que le droit à des services en anglais na pas
pour effet dimmuniser les usagers de langue anglaise à légard
des carences en ressources ou en personnel qui affligent lensemble
des usagers.
Comme deuxième facteur, il faut citer le « rapatriement »,
à partir de 1989, dune partie de la clientèle qui auparavant
sollicitait des services dorthophonie en Ontario, opération
qui a été menée concurremment avec la mise en place des mesures
assurant le droit à des services de santé en langue anglaise. La
proximité des services publics ou privés offerts dans la région
dOttawa fait en sorte que les usagers du réseau de la santé
ont, dans la région de la capitale fédérale, des choix qui nexistent
pas dans dautres régions du Québec. Cela vaut spécialement
pour les usagers de langue anglaise. Il faudrait disposer
de données sur le nombre de patients anglophones du Québec qui continuent
de fréquenter des établissements en Ontario, données qui, en tout
état de cause, nont pas été mises en preuve. Or le niveau
et la qualité des services offerts aux personnes de langue anglaise
du Québec dépendent de la corrélation entre loffre et la demande
de services, et lévolution de cette demande dépend elle-même
des choix personnels faits par les usagers.
Dans une certaine mesure, plus les anglophones donneront
suite à linvitation qui leur est faite de se faire soigner
au Québec, plus les services seront insuffisants, si le niveau des
services naugmente pas. Cependant la preuve révèle quen
réalité laugmentation de la demande de services en anglais
na pas été très importante pendant cette période, soit une
croissance de deux pour cent par an pour les programmes les plus
importants du Centre La RessourSe. Au surplus, en consultant lÉtat
de situation (P-4) dressé en 1994, sur la base de consultations
régionales et dun sondage mené auprès de 1 200 usagers
de langue anglaise, on ne peut manquer de constater que lappréciation
globale y est plutôt positive concernant lévolution des services
en anglais :
« Suite à lanalyse de lensemble
des informations reçues de la communauté anglophone, du secteur
scolaire et du réseau, on constate un degré important de satisfaction
face aux services reçus en anglais, autant au niveau local quau
niveau régional. Quoique laccès est plus avancé dans certains
territoires ruraux, laccès à lensemble des services
sest amélioré de façon intéressante dans les trois dernières
années.
On note, entre autres, une plus grande appréciation
de la part du réseau de santé et de services sociaux, de limportance
du rôle du langage comme outil dintervention. Par ce fait,
on commence à voir plus de souplesse, de créativité et douverture
dans la façon dont le système réagit auprès de sa clientèle dexpression
anglaise. » (p. 17)
En troisième lieu, il y a lentente de services
conclue par le Centre La RessourSe avec la Société de lassurance
automobile du Québec, en vertu de laquelle celle-ci assure en totalité
le financement de certains services, tout en imposant ses propres
exigences. Cette convention de financement met en place un système
parallèle, avec ses propres indicateurs de qualité, notamment des
délais dattente moins longs, et lentente prévoit même
des modalités dordre clinique sur la durée totale de la phase
deux (RFI ou réadaptation fonctionnelle intensive) pour les
victimes de traumatismes crâniens dus à des accidents de la route.
Pour les bénéficiaires du programme RN SAAQ (réadaptation
en neurotraumatologie), on la vu par le témoignage de
Mme Vanier, cette période peut se prolonger jusquà
six mois, alors quelle est limitée à 90 jours pour
les autres usagers. La proportion dusagers de langue
anglaise pour ce programme, selon M. Manseau, varie de 21 à
24 %. Son existence a pour effet daccorder à tous ses
bénéficiaires, y compris ceux de langue anglaise, un niveau de service
plus élevé. Cependant lOffice est davis quune
telle entente ne peut avoir pour effet décarter à légard
des salariés de létablissement les garanties offertes par
la Charte de la langue française.
Enfin lOffice a noté limportance des
ressources additionnelles consacrées à la mise en place du
nouveau programme RFI (réadaptation fonctionnelle intensive),
dont le budget, selon M. Morel, atteint le tiers du budget
total du Centre La RessourSe. Le lancement de ce programme
en 1997 entraînait une mise à niveau des ressources consacrées à
la clientèle de langue anglaise, qui atteint pour ce programme,
selon la pièce P-12, une proportion de 18 %. Un poste
bilingue à quatre jours par semaine a donc été consacré à ce
programme, en plus du poste d'orthophoniste de langue française.
Parallèlement, on na cependant pas dénoté daugmentation
des ressources consacrées au programme RIMA (réadaptation et
intégration en déficience motrice adulte), lun de ceux
auxquels est affectée Mme Angela Tirabasso, programme
pour lequel les délais dattente subis par les usagers de langue
anglaise sont considérables, soit en moyenne de 230 jours (P-15).
L'évaluation des ressources disponibles pour le service en langue
anglaise doit aussi tenir compte par ailleurs des deux postes consacrés
au RN SAAQ (l'un unilingue français, l'autre bilingue), et
du poste d'orthophoniste bilingue consacré au programme RIA.
On doit comprendre, semble-t-il, que lemployeur
a cherché à prendre des mesures pour mettre un terme au traitement
jugé inégal entre la clientèle de langue française et la clientèle
de langue anglaise. Nous faisons allusion aux insuffisances constatées
dans le programme RIA, selon un document daté de 1995 et annexé
au programme daccès (P-5), et aussi aux délais excessifs
pour le programme RIMA. Il est bien évident que les services dune
orthophoniste de langue anglaise limitée à une charge de travail
de deux jours par semaine (pour la clientèle de La RessourSe) ne
permettent pas datteindre le niveau de services requis, et
cest sans doute le point qui ressort le plus clairement de
lensemble de la preuve soumise par lemployeur. De leur
côté, les orthophonistes éprouvent des appréhensions touchant le
nombre total de postes qui ne seront plus accessibles à des francophones
qui nauraient pas une parfaite maîtrise de la langue anglaise.
En effet les professionnels qui offrent des services
d'orthophonie en langue anglaise doivent posséder un niveau de compétence
élevé en anglais, et ce fait n'est pas contesté. On peut tenir pour
acquis que peu de domaines de lactivité professionnelle exigent
une maîtrise aussi approfondie des mécanismes et des caractéristiques
de la langue, que celui de lorthophonie. Il ressort dailleurs
du témoignage de Mme Nault que lintervention
en orthophonie sapplique également au langage écrit. Le niveau
de compétence requis en anglais demeure donc élevé pour les orthophonistes,
à juste titre. Quant à l'évaluation de ce niveau de compétence,
nous avons noté, daprès les explications de M. Morel,
que seuls les candidats jugés admissibles et parvenus au sommet
du classement étaient soumis à lexamen danglais. Cette
méthode d'évaluation permet de prendre en compte l'ensemble des
qualités personnelles et professionnelles d'un candidat, et pour
cette raison elle paraît plus équitable pour les candidats que la
méthode inverse, celle de l'examen éliminatoire préalable, que l'Office
a critiquée dans des décisions antérieures (P.G. du Québec et
Régie du logement n° 46-066, 7 août 1986, et
Jardin botanique n° 46-286, 17 septembre 1999).
Le niveau élevé de compétence nécessaire en langue
anglaise amenait le Regroupement des orthophonistes, dans une lettre
adressée le 14 avril 1997 au directeur général (R-8),
à préconiser quil y ait des orthophonistes de langue anglaise
pour les patients de langue anglaise, et des orthophonistes de langue
française pour les patients de langue française. Cette division
de la clientèle et de la profession selon la langue nest guère
conforme, il faut le dire, à lexigence générale formulée par
la Charte de la langue française concernant la connaissance
appropriée du français par tous les membres dun ordre professionnel.
Elle aurait pour conséquence, si elle était mise en pratique, de
remettre en cause le principe même de larticle 35 de
la Charte pour ceux des membres de lordre qui nauraient
jamais à traiter de patients de langue française. Par contre, il
est clair que dans la présente affaire, les orthophonistes y verraient
un moyen de faire en sorte que les membres de leur profession qui
sont de langue française naient pas à acquérir une compétence
de niveau élevé en anglais, puisquelles nauraient pas
à traiter des patients de langue anglaise.
Les textes en vigueur font en sorte que tous les
membres dun ordre professionnel doivent avoir du français
la connaissance appropriée à leur profession. Cest pourquoi
lOffice ne peut donner son aval à une telle césure linguistique
dans les rangs dun ordre professionnel. En pratique, lemployeur
conserve bien sûr la possibilité dorganiser les services comme
il lentend, mais la connaissance du français demeure toujours
obligatoire, alors que lexigence de langlais comme condition
dadmissibilité à un poste doit être motivée, en cas de contestation,
comme en lespèce. On a attiré notre attention, en cours daudience,
sur les difficultés éprouvées par Mme Tirabasso
à sintégrer à des équipes de travail, certes du fait de ses
horaires limités, mais aussi en raison de ses déficiences reconnues
en français, ce qui a pour effet daccentuer son isolement
professionnel et de lempêcher de bénéficier de lexpérience
et des conseils de ses collègues.
La question à résoudre ici ne concerne donc aucunement
le niveau de compétence à atteindre en langue anglaise, mais le
nombre des personnes, parmi les orthophonistes au service du Centre
La RessourSe, qui devront satisfaire à cette exigence pour que la population
de langue anglaise obtienne des services dans sa langue conformément
à la loi. La preuve de lemployeur sappuie
à la fois sur des données statistiques concernant la composition
de la population de la région, et sur des données portant sur le
nombre effectif dusagers de langue anglaise ayant bénéficié
de ses services en orthophonie, dans certains programmes. Il y a
certes une propension de lemployeur à prendre en compte une
demande « appréhendée ou virtuelle » de la part des usagers
de langue anglaise. Il est vrai que selon les chiffres mis en preuve
(P-12 et 15) la proportion dusagers de langue anglaise pour
certains programmes (RFI, RN SAAQ et RIMA) est de lordre
de 20 %, ce qui est nettement plus élevé que la proportion
des anglophones dans la région de lOutaouais, soit 14,2 %,
mais cela sexplique par le fait que les habitants du Pontiac
reçoivent ces services spécialisés à Hull.
Les orthophonistes intéressées contestent le nombre
exagéré de postes pour lesquels l'employeur exige la connaissance
de la langue anglaise. Ce nombre était de trois sur quatre en 1996,
et il est passé par la suite à huit sur quinze selon les données
doctobre 1997 (R-10), ou encore dix sur dix-sept selon
les données de mars 1999 (R-7), si la direction donne
suite à ses projets. Il ne sensuit pas, pour autant, que les
orthophonistes intéressées devraient être en mesure de préciser
à brûle-pourpoint le chiffre qui leur paraîtrait acceptable, comme
on aurait voulu le faire dire à Mme Blais en cours
daudience. En dautres termes, peut-être y a-t-il effectivement
un seuil en deçà duquel le litige naurait pas été soumis à
notre attention. Mais cest par une libre discussion entre
les parties quil aurait fallu le déterminer, et le fait quon
ny soit pas parvenu, ou que les requérantes se refusent à
le préciser, ne compromet en rien leur position.
Me Brun a plaidé le fait quil
ny avait rien de nouveau en 1996. LOffice constate tout
comme lui que, si on sen tient aux faits connus à cette date,
ils ne révèlent rien qui soit de nature à modifier substantiellement
la politique de létablissement concernant les exigences de
bilinguisme. Avant 1996 les services en anglais étaient déjà assurés,
selon des modalités différentes et moins contraignantes pour le
personnel. Lemployeur a invoqué les exigences imposées par
le programme daccès adopté en vertu de la « Loi 142 ».
Lentrée en vigueur dune norme de nature juridique sur
les services en langue anglaise semble avoir eu pour conséquence
damener cet établissement à réexaminer de fond en comble son
mode de fonctionnement. Toutefois, cela ne peut justifier un tel
chambardement administratif, en labsence de tout changement
significatif dans la clientèle et dans les besoins réels de la population.

Lorganisation par programmes revêt une grande
importance dans cette affaire. Lemployeur a adopté une politique
selon laquelle chaque programme doit obligatoirement comporter au
moins une personne apte à donner les services aux anglophones. Sil
a opté pour le mode spécialisé plutôt que pour le mode multiprogrammes,
on doit présumer que cétait dans le but de mieux offrir les
services, et non dans lintention inavouée de nuire aux droits
linguistiques de son personnel orthophoniste. Cependant, le choix
fait en faveur d'un mode donné de fonctionnement ne peut porter
atteinte aux garanties prévues par larticle 46 de la
Charte de la langue française, si la preuve révèle que les
conséquences quil entraîne pour les droits des salariés vont
au-delà de ce qui est justifiable.
Or, on comprend que si dans lavenir lemployeur
devait décider, à sa discrétion, de créer de nouveaux programmes,
le nombre de postes exigeant le bilinguisme en serait augmenté dautant,
même en supposant que les postes visés ne soient pas des postes
à temps complet. Manifestement de telles modifications dans le nombre
de programmes, et dans le nombre des postes visés par lexigence
du bilinguisme, nont aucun lien logique avec la composition
linguistique de la clientèle, alors que les droits des salariés
en sont directement affectés. Cette constatation oblige lOffice
à ne pas acquiescer à de telles exigences, dans leur principe et
dans leurs effets. Me Moreau a bien fait valoir
quadvenant une augmentation de la clientèle, les postes dont
le nombre augmenterait dans chacun des programmes ne seront pas
des postes bilingues. Mais le nombre de ces postes ne peut pas être
inférieur au nombre des programmes. Un mode dorganisation
administrative ne peut être opposable aux garanties prévues par
larticle 46, lorsquil a pour conséquence, par décision
unilatérale de lemployeur, dempêcher le maintien dun
lien de proportionnalité, même approximatif, entre le nombre des
postes visés par lexigence du bilinguisme, et le nombre dusagers
de langue anglaise par rapport à lensemble.
LOffice ne remet nullement en question le
nombre ou le découpage des programmes ou leur pertinence sur le
plan administratif et clinique. Ces programmes peuvent continuer
dexister dans leur forme actuelle, ou encore être modifiés
ou fusionnés ou même disparaître, en fonction des besoins de la
clientèle et selon les décisions de lemployeur. Ce que lOffice
refuse ici de reconnaître, cest le lien de nécessité que
lemployeur a voulu établir avec lexigence dun
poste bilingue par programme. Cette formule souffre dune
rigidité excessive qui entraîne des conséquences inacceptables pour
le personnel.
Lavocate de lemployeur a cherché à faire
admettre à Mme Blais que le mode multiprogrammes
ne permet pas des interventions daussi bonne qualité auprès
de la clientèle. En fait, lOffice na pas à se prononcer
sur les mérites respectifs du mode multiprogrammes et du
mode par spécialités. La vieille opposition entre lécole généraliste
et les tenants de la spécialisation peut prendre plusieurs formes,
elle existe dans dautres professions, et nous navons
pas à prendre parti là-dessus. Ce qui ressort de la preuve patronale,
en fait, cest le souci de lemployeur dassurer
aux intervenantes une clientèle qui leur permette de maintenir leurs
acquis professionnels, sans se disperser indûment, ce qui, selon
ce qu'on a voulu nous laisser entendre, paraît être le problème
vécu par Mme Tirabasso. À cet égard, et en dépit
des assurances données par lemployeur sur la langue dans laquelle
se déroulent les entrevues de sélection, on néchappe pas à
limpression quune évaluation plus stricte de la connaissance
du français chez cette orthophoniste, au moment de son embauche,
aurait contribué à mieux lintégrer au sein des équipes de
travail, et à tirer un meilleur parti des ressources disponibles.
Dans les circonstances actuelles, lorthophoniste
qui se consacre exclusivement à la clientèle anglophone, à raison
de deux jours par semaine, ne peut le faire adéquatement compte
tenu des besoins constatés, et particulièrement si lon tient
compte des délais dattente exorbitants qui, du moins dans
le cas du programme RIMA (P-15), sont six fois plus longs que
pour la clientèle francophone. Mais ces délais ont été calculés
pour le programme RIMA seulement, celui pour lequel tous les cas
sont vus par lorthophoniste anglophone, ce qui dénote un problème
particulier et appellerait peut-être aussi une solution adaptée
à ce programme. LOffice estime que si un délai excessif est
constaté pour un programme, et que les ressources aptes à traiter
la clientèle de langue anglaise sont insuffisantes, il faut trouver
une solution pour ce programme, non pas étendre la solution à lensemble
des programmes. M. Pothier, lors de son témoignage, a exprimé
l'opinion que les délais excessifs ne sont pas propres au programme
RIMA, mais sans apporter de preuve à l'appui de cette prétention,
et il affirmait aussi que la solution, à son avis, serait douvrir
un poste bilingue pour ce programme.
Les deux avocats ont voulu débattre
devant l'Office du principe même de laffectation dun
poste ou dun demi-poste bilingue par programme, lun,
au nom de lemployeur, pour défendre ce mode dorganisation,
lautre, au nom du Regroupement, pour le combattre. Mais la
plainte, rappelons-le, ne portait que sur trois postes affichés
en 1996. Il s'agit donc uniquement de déterminer si l'employeur
pouvait s'appuyer sur ce mode d'organisation pour justifier ses
exigences linguistiques touchant les trois postes contestés.
Pour ces postes, et à la lumière de ce qui précède, lOffice
naccepte pas la preuve de nécessité soumise par lemployeur
sur la base de lorganisation par programmes.
Par ces
motifs, l'Office de la langue française :
REJETTE lexigence de langlais
pour les postes n° 96-14, n° 96-71 et n° 96-87, qui
faisaient lobjet du présent litige, dans la mesure où la preuve
de nécessité faite par l'employeur repose sur le mode d'organisation
par programmes.
DÉCISION PRISE PAR LOFFICE DE
LA LANGUE FRANÇAISE À SA SÉANCE N° 2000-46-272-07 DU 4 AVRIL 2000.
(S) MME NICOLE RENÉ
(S) M. FERNAND DAOUST
(S) M. COLIN LONGPRÉ
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