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Raymond Carrier
c.
Ville de Montréal (Jardin botanique)
SONT PRÉSENTS :
Mme Nicole René, présidente
M. Michel Grant, membre
M. Colin Longpré, membre
formant quorum.
Le 17 septembre 1999
Me Diane Lafond représente lemployeur.
Me René Julien représente le plaignant.
Début de la décision
Témoignage pour l'employeur
de monsieur Pierre Winner
Contre-interrogatoire de monsieur
Winner
Témoignage pour l'employeur de monsieur
Alain Côté
Contre-interrogatoire de monsieur
Côté
Témoignage pour l'employeur
de madame Jocelyne Mallette
Témoignage pour l'employeur
de monsieur Jacques Huberdeau
Contre-interrogatoire
de monsieur Huberdeau
Témoignage additionnel
de madame Mallette
Témoignage pour l'employeur de
monsieur Robert Paré
Contre-interrogatoire de monsieur
Paré
Témoignage pour l'employeur
de madame Marielle Hamelin
Contre-interrogatoire de
madame Hamelin
Témoignage du plaignant,
monsieur Raymond Carrier
Contre-interrogatoire de
monsieur Carrier
Plaidoirie de Maître Julien
Réplique de Maître Lafond
Constats de l'Office de la langue française
Décision finale de l'Office de la
langue française
Décision
Le 25 juillet 1997, M. Raymond Carrier
portait plainte auprès de lOffice de la langue française pour
contester lexigence de langlais comme condition daccès
au poste de régisseur, au Jardin botanique de la Ville de Montréal
(concours 20237A, affiché le 5 août 1996). M. Carrier
affirme quen lui refusant ce poste à cause de son niveau danglais
insuffisant, la Ville de Montréal impose une exigence linguistique
dont la nécessité nest pas justifiée, et va à lencontre
de larticle 46 de la Charte de la langue française :
« Il est interdit à un employeur dexiger
pour laccès à un emploi ou à un poste la connaissance dune
langue autre que la langue officielle, à moins que laccomplissement
de la tâche ne nécessite la connaissance de cette autre langue.
Il incombe à lemployeur de prouver à la
personne intéressée, à lassociation de salariés intéressée
ou, le cas échéant, à lOffice de la langue française que
la connaissance de lautre langue est nécessaire. LOffice
de la langue française a compétence pour trancher le litige, le
cas échéant. »
Ce litige a fait lobjet dune audience
devant lOffice qui sest déroulée le 4 juin et le 16 juin 1999.
Lemployeur, représenté par Me Diane Lafond,
a fait entendre six témoins : M. Pierre Winner, chef
de division du service à la clientèle et de la sécurité au Jardin
botanique et à lInsectarium, M. Alain Côté, régisseur
au Jardin botanique, Mme Jocelyne Mallette, coordonnatrice
au personnel, M. Jacques Huberdeau, chef de division au soutien
à la gestion, M. Robert Paré, chef de division au marketing
et au service à la clientèle, et enfin Mme Marielle
Hamelin, chef de section à lévaluation à la Commission de
la fonction publique (C.F.P.) de la Ville de Montréal.
Le plaignant a ensuite apporté son propre témoignage,
mais na pas fait entendre dautres témoins.
M. Pierre
Winner témoigne en premier lieu. Il est au service de la Ville
de Montréal depuis 1989, et il occupe ses fonctions actuelles comme
chef de division du service à la clientèle au Jardin botanique depuis
octobre 1998. Il a à ce titre la responsabilité de lencadrement
des régisseurs et des contremaîtres et gère lencaissement
et la perception des droits dentrée et des revenus de la restauration.
Il est également responsable du transport et de la sécurité. Ces
activités regroupent environ 75 personnes pendant la haute
saison, soit de mai à octobre. Le travail du régisseur est de soccuper
de lencaissement et de laccueil, et lorsquil est
le seul cadre présent sur place il doit aussi prendre en charge
le transport (« les balades ») et la sécurité. Il est
qualifié de « premier répondant » sur les lieux pour la
clientèle. Le régisseur est le seul cadre présent pendant les fins
de semaine, en règle générale, mais aussi le soir lorsquil
y a des événements spéciaux. Il y a deux régisseurs qui travaillent
à tour de rôle, soit du samedi au mercredi midi, et du mercredi
midi au samedi suivant. Ils travaillent de huit heures le matin
environ à huit heures le soir, en tout cas jusquau moment
de la fermeture. Le régisseur ne part quaprès avoir vérifié
que tout est en ordre.
Comme responsable de laccueil, le régisseur
est le supérieur immédiat des préposés à laccueil
et des surveillants à lencaissement.
Ce sont les gens qui reçoivent les clients, qui leur donnent des
renseignements, et qui interviennent en cas de plaintes ou daccidents :
« On a un service de sécurité, mais souvent le préposé à laccueil
est le premier témoin, le premier qui voit la situation et qui a
à réagir ». Le régisseur est sur place et doit intervenir au
besoin auprès des employés dans ce genre de situations, par exemple
pour ajouter des balades supplémentaires, pour répondre aux besoins
des groupes, pour répondre aux clients qui demandent à parler à
un responsable, etc. Il arrive que les visites guidées amènent un
nombre de visiteurs plus grand que celui qui était prévu, et le
régisseur soccupe de faire les ajustements nécessaires, avec
le responsable de lorganisation de la visite. Pour des questions
de tarifs ou dannulations de billets, le préposé à laccueil
fait le remboursement mais lopération est contresignée par
le régisseur. Si un différend surgit qui ne peut être réglé à ce
niveau, le régisseur intervient pour donner satisfaction au client.
Quant aux accidents, comme il arrive à loccasion
que des enfants se blessent dans les jardins, cest le régisseur
qui intervient, concurremment avec les gens de la sécurité, mais
souvent la première personne qui peut agir, cest le préposé
à laccueil. Les employés, ou du moins une certaine proportion
dentre eux, sont tenus de suivre des cours de secourisme.
Il y a aussi des situations délicates. À titre dexemple, un
couple de langue espagnole sest égaré récemment, et le régisseur
a pu, avec quelques mots danglais, retracer les autres membres
de leur groupe. En général, le régisseur qui se déplace sur les
terrains, ce qui est normal pendant la haute saison, porte des indications
permettant de lidentifier. On demande à tous les préposés
à laccueil et à tous les surveillants à lencaissement
dêtre capables de sexprimer en anglais, de façon ponctuelle,
pour comprendre les besoins des clients. La fonction du surveillant
de lencaissement touche surtout la manipulation des fonds.
Lemployeur produit un document intitulé « Rapport
final octobre 1998 », élaboré par la firme Saine Marketing
(pièce P-1), pour indiquer la proportion de sa clientèle qui provient
de lextérieur du Québec et sexprime en anglais. Ainsi,
page 14, on peut voir quil y a 19 % des visiteurs
qui proviennent des États-Unis, 8 % de lOntario, et 2 %
des autres provinces canadiennes, soit une possibilité théorique
de 29 % de clients « dont la langue maternelle en principe
est autre que le français ». Et à la page 39 du même document,
un profil démographique indique que la langue du répondant est langlais
dans une proportion de 30 %. Ce sont là les deux chiffres que
lemployeur veut porter à lattention de lOffice.
Par ailleurs ce document révèle également que le taux de satisfaction
des visiteurs est très élevé (83 % des visiteurs se disent
très satisfaits), que la plupart dentre eux (soit 68 %)
qualifient dexcellent le rapport qualité-prix, et que 80 %
dentre eux ne signalent aucun motif de plainte, alors que
la langue figure expressément dans le questionnaire remis aux visiteurs
(éléments dérangeants, faisant lobjet de la question 14).
On compare le rôle du régisseur au Biodôme et au
Jardin botanique. M. Winner expose que lon utilise le
même « descriptif demploi », quil sagit
du même poste, dont les fonctions sont exercées à deux endroits
différents, mais que le caractère anglophone et international du
Biodôme est encore plus marqué quau Jardin botanique. Il y
a un « tronc commun daptitudes et dhabiletés »,
mais le gestionnaire peut faire certaines adaptations. On dépose
la description du poste de régisseur (P-2). La rubrique titre
du supérieur immédiat indique « chef de section
régie », mais en fait le poste relève maintenant du « chef
de division, service à la clientèle et sécurité », soit précisément
la fonction quexerce M. Winner.
Le témoin attire lattention de lOffice
sur le deuxième paragraphe, où il est précisé concernant le régisseur
que « les fins de semaine et congés fériés, il agit à titre
de principal responsable des sites ». On demande donc quelquun
qui a une « bonne capacité dautonomie, qui est en mesure
de prendre des décisions », et de faire appel aux ressources
nécessaires le cas échéant. Il signale aussi le premier élément
de la rubrique tâches et responsabilités, qui prévoit que
le régisseur « agit comme premier répondant aux besoins des
utilisateurs des sites, contrôle les sites et la qualité des opérations
relatives au service à la clientèle ». Le témoin ajoute que
lexpression « sites » vise également lInsectarium.
Passant en revue les autres éléments, il précise que la gestion
des boutiques ne relève plus du régisseur, cette fonction étant
maintenant dévolue au chef de section marketing, mais le régisseur
demeure chargé de la supervision du personnel de perception des
droits dentrée, des balades, du stationnement et aussi de
lentretien ménager, mais, dans ce dernier cas, seulement pendant
les périodes dabsence du contremaître. Enfin, le chef de section
de la sécurité nest pas toujours présent, et cest une
dimension des fonctions du régisseur. Le régisseur participe à lélaboration
des horaires de travail du personnel, il gère la convention collective
et participe à lembauche du personnel; il est responsable
du budget attribué à son service et doit évaluer le travail des
employés; il assigne les tâches, élabore le contenu, choisit les
méthodes et procédés de travail; il est responsable de la qualité
des statistiques dachalandage. Il doit être en mesure dutiliser
linformatique à cette fin. Il est associé à la coordination
des événements majeurs. Dans lensemble il doit sassurer
que les clients soient satisfaits de leur visite au Jardin botanique.
Le témoin considère que le régisseur, comme « premier
répondant », doit connaître langlais : « on
se doit davoir quelquun qui est en mesure de comprendre
nos clients, une partie de notre clientèle, soit dans la nature
du service quils désirent obtenir, soit dans la nature dune
plainte quils désirent formuler, et les actions conséquentes
à cette plainte-là ». De plus, pour des raisons de sécurité,
le régisseur doit pouvoir comprendre la situation pour bien réagir,
parce quil a la responsabilité du site, et que 30 % de
la clientèle est de langue anglaise : « cest vraiment
un travail de relations avec la clientèle », dit M. Winner.
En contre-interrogatoire,
le témoin admet quil nest question nulle part dans la
description de tâches (document P-2) de la nécessité de connaître
langlais pour exercer la fonction. Cette exigence, précise-t-il,
est imposée au moment de laffichage. Concernant le sens à
donner à lexpression « premier répondant », Me René Julien
demande au témoin si le régisseur nintervient pas en réalité
dans un deuxième temps, cest-à-dire après les services de
sécurité ou les préposés à laccueil, par exemple. M. Winner
répond quil y a des patrouilles, mais que « de façon
instinctive le régisseur est informé de toute situation incluant
(sic) la clientèle, il doit sassurer du suivi de la situation
auprès des employés
». Cest lui, le régisseur,
qui est le premier responsable. Il est toujours présent, et on peut
le joindre à tout moment par radio.
En ce qui concerne le travail danimation,
ce nest pas là le travail immédiat du régisseur. Lorsquil
y a des événements spéciaux, ce sont des entreprises qui réservent
les installations (colloques, vernissages, etc.) ou des gens qui
réservent pour un mariage par exemple. Il peut y avoir des groupes
de plusieurs centaines de personnes. Ces événements se déroulent
le soir, et à cette période de la journée, le régisseur est le seul
cadre présent sur place; cest à lui de veiller à ce que les
clients obtiennent ce quils ont demandé, même sil y
a un animateur sur place. Il y a aussi des guides bénévoles, soit
les Amis du Jardin, mais M. Winner nest pas en mesure
de parler de leurs compétences linguistiques.
Pour ce qui est du niveau de compétence en anglais
qui est exigé des régisseurs, M. Winner affirme quon
demande « un niveau intermédiaire, cest-à-dire que pour
nous, il soit en mesure de comprendre ce que le client présente
comme situation, quil soit en mesure de lui répondre, dagir,
donc de faire une conversation normale et dà propos
»,
pas seulement pour les urgences, mais aussi pour donner des renseignements
à des gens qui sont de passage à Montréal. Pour M. Winner,
il sagit dun cadre, par définition il est responsable
de lensemble de lactivité, et on demande de lui « les
mêmes exigences quon exige du personnel qui est sous sa responsabilité
première ». Il dit que lexigence va « du bas vers
le haut ».
Lemployeur produit les descriptions de poste
des préposés à laccueil (P-3) et des surveillants de lencaissement
(P-4). Me Julien demande si ces personnes sont vraiment
les premières en contact avec la clientèle. M. Winner répond
que cest surtout vrai des préposés à laccueil, moins
vrai dans le cas des surveillants de lencaissement. Toutefois,
tous portent des cartes didentité et peuvent être interpellés
par un client sur les terrains.
Concernant les mesures de sécurité, M. Winner
précise quil y a toujours sur place des équipes de sécurité.
Certains préposés à laccueil et surveillants de lencaissement
ont reçu une formation de secouriste et peuvent donner les premiers
soins en cas daccident. Le régisseur est alors informé de
la situation, on cherche à comprendre, à stabiliser, on peut aussi
appeler Urgence-santé. Sil y a des correctifs à apporter,
par exemple des pierres qui ont bougé et qui doivent être remises
en place, cest au régisseur de sen charger.
On signale au témoin que les descriptions des postes
de surveillants de lencaissement comportent la mention suivante :
« Habileté à communiquer oralement et par écrit en français,
connaissance de langlais parlé pour les postes le requérant ».
Et dans la description du poste de préposé à laccueil, on
trouve aussi une note qui indique que « les postes qui sont
actuellement à combler sur une base temporaire requièrent tous de
langlais parlé
». Comment cette exigence est-elle
gérée, en pratique, et comment détermine-t-on les postes qui requièrent
langlais parlé? M. Winner répond que ces postes sont
« de nature corporative » (sic) et correspondent à des
tâches exercées à divers endroits et dans divers services, dans
des bureaux par exemple. Lexigence de langlais est donc
imposée en fonction des circonstances. Par ailleurs, il précise
que toutes les communications internes des divers services sont
en français seulement.
M. Winner admet que la responsabilité première
du régisseur consiste à coordonner des personnes qui sont en contact
direct avec la clientèle, mais quen tant que gestionnaire
il est responsable de son service, dont le rôle est de soccuper
de la clientèle. Il nest pas en mesure de dire combien de
fois, au cours de lannée écoulée, des situations se sont produites
où la connaissance de langlais a été effectivement nécessaire
pour le régisseur, mais il répond que statistiquement, on peut considérer
quil y a quelque 300 000 visiteurs qui sont de langue
anglaise, puisque le Jardin botanique reçoit presque un million
de personnes par année. Concernant la proportion du temps de travail
du régisseur qui est consacrée à des interventions, il insiste sur
limportance de cette dimension de contact avec la clientèle,
mais nest pas en mesure de donner un chiffre.
Le deuxième témoin
de lemployeur est M. Alain Côté, régisseur au
Jardin botanique. Il est au service de la Ville de Montréal depuis
1993, et exerce ses fonctions au Jardin botanique depuis lautomne 1997.
Auparavant, il était surveillant de lencaissement au Biodôme.
Il a été aussi régisseur à titre temporaire, au Biodôme et au Jardin
botanique, où il remplaçait pendant les vacances.
À ses yeux, le régisseur est le « premier répondant »
pour la clientèle, cest à lui de veiller à la conformité des
installations, à louverture des guérites, au bon fonctionnement
du transport, à lentretien ménager. Cest un rôle de
supervision, parfois de contremaître, notamment à légard du
personnel qui assure le fonctionnement du service des balades. Concernant
les contacts avec la population, M. Côté y voit deux volets,
soit la « réaction », en réponse à des demandes de services,
qui peuvent provenir des employés, des conducteurs de balades, par
exemple, et ce quil appelle la « proaction », cest-à-dire
que le régisseur doit sassurer activement que tout est dans
lordre, en faisant des tournées dinspection. Quelle
est la fréquence de ces contacts avec les usagers? Il répond « au
besoin », sans pouvoir préciser de chiffre, il dit dabord
deux ou trois fois par jour, ensuite de 20 à 30 % du temps
de travail qui consiste à répondre à des demandes du public. Pour
ce qui est du second volet, qui consiste à faire des tournées dinspection,
M. Côté dit quil ny en a jamais trop, mais que
cela peut représenter 20 % de son temps de travail. Au total,
ces deux aspects du travail représenteraient 40 à 50 %
du temps de travail, en haute saison. M. Côté considère que
le service à la clientèle est la raison dêtre du service.
Quel pourcentage des contacts se déroulent en anglais?
Ici encore le témoin répond « au besoin » mais sans préciser
de chiffre : deux ou trois fois par jour, parfois, mais parfois
pas du tout. Mais il insiste sur la « qualité » de ce
contact, si quelquun veut lui faire part dune critique
par exemple, et sil veut répondre « quelque chose dintelligent
et dintelligible en anglais ». Il doit toujours être
prêt à répondre, en français ou en anglais. Cest particulièrement
vrai sil est seul sur les terrains. Lofficier de sécurité
est là pendant la fin de semaine de 7 h à 15 h; après,
le régisseur est le seul responsable présent sur place. Peut-il
donner des exemples dinterventions quil aurait faites,
et qui auraient nécessité la connaissance de langlais? Il
cite le cas décoliers de langue anglaise, ou encore de groupes
dadolescents américains qui visitent les jardins et qui peuvent
ségarer. Le régisseur peut être amené à prendre des décisions
selon les informations qui lui sont données par une personne de
langue anglaise. Il y a aussi à loccasion des malentendus
avec des visiteurs américains sur les taux de change, et le régisseur
doit intervenir, si le préposé à laccueil ny parvient
pas. Dailleurs ces clients demandent eux-mêmes à voir le « manager ».
M. Côté estime quil lui serait « difficile »
ou même « très difficile » dexercer ses fonctions
sil ne parlait pas langlais. Il parle également des
problèmes de sécurité : si une personne a une attaque cardiaque,
si elle est allergique à certaines choses, « ça pourra vouloir
dire la différence entre la vie et la mort pour cette personne-là ».
Et il ajoute : « Évidemment, ces situations-là je nen
ai pas connues, mais la journée où jen aurai une devant moi,
et que quelquun me parlera en anglais
». Quant
aux plaintes du public, il nest pas possible davoir
toujours un traducteur, et le fait dinterposer quelquun
entre le régisseur et le plaignant peut même aggraver le conflit.
Il y a des gens qui ne parlent que langlais. Une certaine
clientèle venant de Montréal est plus revendicatrice, et « passe
souvent des messages comme quoi eux, ce nest jamais assez
en anglais
si jamais javais la mauvaise fortune de madresser
en français à ces gens-là, je pense que je naiderais pas le
Jardin botanique », dit-il.
En réponse
aux questions de Me Julien, le témoin indique que
le plaignant, M. Raymond Carrier, la aidé et la
formé au début. Il a un peu travaillé avec lui. De plus, même après
son départ, M. Côté a eu à contacter M. Carrier, qui a
été « dun grand secours, cest quelquun de
très professionnel dans ce quil fait ». Il lui a posé
des questions très souvent sur le fonctionnement des services et
M. Carrier a fait montre dune grande disponibilité à
son endroit.
Il indique que la procédure normale en cas dincident,
cest de contacter la sécurité : « Les premiers répondants
par rapport au secourisme ce sont les gens de la sécurité ».
Mais il y a également dautres membres du personnel qui ont
la formation de secouriste. Cependant, si lincident se produit
pendant la tournée du régisseur, il peut être appelé à intervenir.
En réponse à une question de Me Julien, le témoin
déclare que « des incidents majeurs, il ny en a pas eu ».
Pour ce qui est des communications radio entre les surveillants
de lencaissement et les régisseurs, M. Côté indique quils
ont les mêmes fréquences. Toutes ces communications se font en français.
Me Julien dépose une note expédiée par Mme Jocelyne Mallette
le 3 mars 1997 concernant les consignes de sécurité en
cas dincendie (pièce R-1), et doù il ressort que
le rôle du régisseur, en loccurrence, est dassurer lévacuation
des sous-sols de limmeuble administratif. On admet de part
et dautre que cette procédure pourrait être déficiente et
causer des problèmes.
Le témoin confirme que la clientèle du Biodôme est
plus anglophone, pour diverses raisons. Dailleurs, il est
plus difficile davoir un bon portrait linguistique de la clientèle
du Jardin botanique, à cause du nombre daccès qui est plus
grand. Il y a des délégations étrangères qui viennent au Jardin
botanique, et qui parfois ne parlent ni français ni anglais. M. Côté
dit quil voit souvent des Chinois sur les lieux. En réponse
à une question dun membre de lOffice, M. Côté affirme
quil y a « sûrement » des gens parmi la clientèle
qui ne parlent ni français ni anglais, parce quil sagit
dun « site international », mais il estime que les
Européens habituellement parlent langlais. Les délégations
chinoises ou japonaises sont accompagnées dinterprètes qui
parlent français ou anglais, et le personnel du jardin de Chine
inclut des gens qui parlent la langue chinoise. On relève le fait
que dans le rapport doctobre 1998 (pièce P-1) le
chiffre pour la rubrique autres pays est de 3 %.
Le
troisième témoin de lemployeur est Mme Jocelyne
Mallette, coordonnatrice du personnel au Jardin botanique de
Montréal. Elle est au service de la Ville de Montréal depuis juillet 1989,
et elle a exercé diverses fonctions comme agent de personnel au
service des loisirs et du développement communautaire, puis au Fonds
des équipements scientifiques en qualité de conseillère en gestion
des ressources humaines. Elle assure un rôle de coordination pour
lensemble de la gestion auprès du Jardin botanique et de lInsectarium,
le Fonds des équipements scientifiques regroupant ces deux équipements
et aussi le Biodôme et le Planétarium.
On dépose lavis de concours n° 20237A
du poste de régisseur (pièce P-5). La responsabilité des avis
de concours est déléguée aux services. Le projet est élaboré par
les services et soumis à la Commission de la fonction publique.
Le document produit comprend la mention « la connaissance de
langlais parlé est requise ». Cest le service concerné
qui a prévu cette exigence linguistique, après consultation avec
les gestionnaires en place et avec la Commission de la fonction
publique, celle-ci exerçant aussi un droit de regard sur le niveau
de compétence linguistique requis. En loccurrence, elle explique
que le niveau intermédiaire requis suppose que le régisseur puisse
expliquer la situation à un client, même en cas de conflit, donc
cest plus élevé que la connaissance de base, qui supposerait
seulement de répondre à des questions très simples. Cest donc
la Commission de la fonction publique qui détermine le niveau requis,
à partir des explications données par les services concernés.
Concernant la description du poste
(pièce P-2), Mme Mallette reconnaît, en réponse
aux questions de Me Julien, quelle a participé
à son élaboration, et que lexigence de langlais ny
figure pas, parce quune telle exigence apparaît normalement
non pas dans la description du poste, mais dans lavis de concours
affiché. Les formulaires pour les postes de cadre ne prévoient pas
quon indique de telles exigences linguistiques. Lexigence
de langlais est éliminatoire, par décision de la Commission
de la fonction publique. Un candidat qui ne réussit pas lexamen
danglais nest pas retenu pour la suite du processus
de sélection. Mme Mallette ne participe pas à lévaluation
linguistique des candidats. Par ailleurs, elle nest au courant
daucune politique systématique de la Ville visant à généraliser
lexigence de langlais, et la politique de lemployeur
est plutôt dimposer cette exigence là où elle est nécessaire,
cest-à-dire là où lexercice de lemploi le requiert.
À son avis, la maîtrise de la langue anglaise est essentielle pour
exercer les fonctions de régisseur, pour bien servir la clientèle.
Cependant, elle admet que M. Carrier a occupé ce poste pendant
cinq ans et quil était un excellent cadre :
« Jai été la première surprise
quil ne passe pas le test, cest mon opinion, cétait
un excellent candidat, on aurait souhaité quil passe, on pensait
quil se débrouillait suffisamment, on pensait quil avait
pu prendre les moyens pour parfaire son anglais à partir du moment
où il a su, où il était au courant de lexigence, jai
été la première déçue parce quà ma connaissance il devait
être en mesure de pouvoir se débrouiller ».
Le
quatrième témoin de lemployeur est M. Jacques Huberdeau,
chef de division du soutien à la gestion. M. Huberdeau est
au service de la Ville de Montréal depuis 1983; il a commencé sa
carrière comme surintendant administratif au module technique du
service des travaux publics, et par la suite il a été assigné notamment
aux événements spéciaux (Tour de lîle, Marathon, Grand Prix,
etc.). Il a participé aussi à lorganisation du protocole des
fêtes du 350e anniversaire de la Ville. Depuis 1995,
il appartient au service des Parcs, mais il a travaillé au Jardin
botanique de 1995 au début de 1999, comme chef de la régie pour
lensemble des installations relevant du Fonds des équipements
scientifiques. M. Carrier était là lorsque M. Huberdeau
a pris son poste en octobre 1995, et il a travaillé avec lui.
Lemployeur produit le document « Compte
rendu de réunion » portant sur des réunions du 8, du 15 et
du 29 novembre 1995 (pièce P-6), afin de démontrer
que lexigence de langlais a été discutée lors de réunions
internes du service, auxquelles M. Carrier était présent. On
a demandé aux régisseurs en place dexaminer le descriptif
du poste pour vérifier sa validité. La pertinence de langlais
a été discutée et, selon le témoin, a fait lobjet dun
consensus parmi les participants, étant donné que le compte rendu
ne fait pas mention dun désaccord à ce propos. À lépoque
où a été tenu le concours, M. Huberdeau travaillait avec M. Carrier,
il a été son patron pendant deux ans, et il le voyait évidemment
tous les jours. Il affirme quà son retour de lexamen
danglais, M. Carrier était fatigué, quil avait
dit que lexamen était difficile. Lors déchanges à ce
sujet, il avait été question entre eux que M. Carrier améliore
son niveau en anglais.
En
réponse aux questions de Me Julien, M. Huberdeau
dit navoir jamais entendu parler de problèmes quelconques
concernant le niveau danglais de M. Carrier. Concernant
son travail en général, il en était satisfait. Me Julien
produit le document « Appréciation du rendement cadre - 1996 »
portant sur la période du 1er janvier 1996
au 31 décembre 1996 (pièce R-2), afin de démontrer
que le rendement de M. Carrier a toujours été satisfaisant,
selon lappréciation même de M. Jacques Huberdeau,
qui admet être à lorigine de ce document (même sil nest
pas signé par lui, mais plutôt par la directrice, Mme Lise Cormier).
On peut y lire notamment :
« Raymond [il sagit de M. Carrier]
collabore à tous les événements du Jardin botanique. Il fait un
excellent suivi budgétaire. Il participe à la mission éducative
du Jardin botanique en donnant des cours. Mandats spéciaux :
balades, portes ouvertes et réunions du lundi. Il est très disponible
et fait montre dune grande autonomie. »
M. Huberdeau explique que M. Carrier avait
des mandats qui relevaient directement de la directrice, et quil
nétait donc pas en mesure dévaluer lui-même, par exemple
lorganisation Iris, qui soccupe des retraités. Ce fait
ressort particulièrement de la lettre adressée par M. Huberdeau
à Mme Cormier, en date du 13 février 1997.
M. Huberdeau a insisté personnellement pour
que langlais soit une exigence de sélection pour le poste
de régisseur. Il considère que cest essentiel, parce que le
régisseur est le représentant de lemployeur, et quil
exerce une lourde responsabilité. Il doit communiquer en anglais
avec les représentants récréo-touristiques, « si on sort du
Québec ». À Percé, notamment, il a vu des porte-parole gouvernementaux
parler anglais à des représentants touristiques (tour operators).
Lexigence de langlais simpose donc du fait que
le Jardin botanique fait partie du secteur récréo-touristique.
A-t-il entendu M. Carrier parler anglais avec
des interlocuteurs ? Oui, notamment avec une délégation thaïlandaise
à qui il expliquait le système informatique, mais le témoin nest
pas en mesure de citer dautres exemples. Dailleurs à
ses yeux « le marché récréo-touristique » est de langue
anglaise, et il faut recevoir les tour operators en anglais.
Cest le rôle du représentant de la Ville de recevoir les autocars
de visiteurs qui sont anglophones à 40 %, et de régler au besoin
des problèmes de réservations. De plus, en cas daccident,
le conducteur de la balade communique avec le régisseur pour prendre
les mesures nécessaires. Dailleurs, sil fallait refaire
le descriptif du poste aujourdhui, il demanderait que le régisseur
sont formé comme secouriste. Pour lui, la « mondialisation
des marchés fait en sorte quon reçoit des individus de partout
dans le monde », alors quil y a cinq ans, le marché
était plus local, dit-il.
Lexigence du bilinguisme est-elle nouvelle ?
Oui, de même que lexigence du baccalauréat est nouvelle également.
Cela découle du fait que la personne est responsable de lensemble
des installations. Pour ce qui est de lexigence de langlais,
cest lévolution du marché, le fait que les visiteurs
viennent davantage des États de la Nouvelle-Angleterre, qui a justifié
cette nouvelle exigence linguistique. Y a-t-il des cours danglais ?
La Ville offre déjà des cours danglais et despagnol,
les gens sont libres de sy inscrire ou non. Est-ce que le
gestionnaire peut suggérer des cours à une personne, lors de son
évaluation périodique ? M. Huberdeau ne répond pas de
façon précise.
Lors
dun témoignage additionnel, Mme Jocelyne Mallette
confirme le fait que cétait la première fois que le poste
de régisseur faisait lobjet dun concours en bonne et
due forme. On sest inspiré, dans la préparation de la description
du poste, de ce qui existait pour le poste de régisseur au Biodôme.
À ce propos Me Julien dépose la description du poste
de régisseur au Biodôme (pièce R-3). Mme Mallette
dit quà son avis la clientèle du Biodôme est « légèrement
plus anglophone que celle du Jardin botanique », celle-ci atteignant
environ 30 % selon elle. Elle rappelle quau moment où
cet avis de concours a été rédigé, il était fait en fonction de
lensemble des équipements scientifiques, y compris le Biodôme.
Elle constate que lexigence de langlais ny est
pas prévue, mais labsence de cette mention ne permet pas de
conclure que langlais na pas été exigé au moment du
recrutement. Elle ignore comment sest fait le recrutement
pour ce poste, du fait quà lépoque le Biodôme avait
un fonctionnement autonome par rapport à la Ville de Montréal.
Comme cinquième
témoin, lemployeur fait entendre M. Robert Paré,
chef de division marketing, communications et service à la clientèle,
au Fonds des équipements scientifiques de la Ville de Montréal.
Il est au service de la Ville depuis 1991. Jusquen 1995,
il a été chef de division « corporatif » (sic) de la production
des communications pour lensemble de la Ville de Montréal,
et depuis lors il occupe ses fonctions actuelles. M. Carrier
a travaillé sous ses ordres à partir de juin 1995. Lemployeur
produit le document « Appréciation du rendement cadre »
évaluant le rendement de M. Carrier pour la période du 21 mai 1995
au 30 décembre 1995 (pièce P-7), et portant la signature
de M. Paré. On peut y lire, à la dernière page, la mention
suivante sous la rubrique développement professionnel :
« Cours danglais (facilité de la part de la Ville), stage
à létranger Longwood ou St-Louis ».
M. Paré voulait en effet promouvoir la notion
de « premier répondant » pour les régisseurs sur les sites.
Il affirme que « la concurrence en ce qui a trait à nos équipements
nest pas le Vieux-Port ou lOratoire Saint-Joseph, mais
bien des ensembles comme Disney ou le Louvre ». À ses yeux,
toute laction des autorités devait être orientée en fonction
de ce leitmotiv, en fonction du rayonnement international, doù
cette idée dun stage pour M. Carrier au prestigieux jardin
de Longwood, en banlieue de Philadelphie, mais son niveau danglais
ne le permettant pas, il aurait dû au préalable suivre des cours
de perfectionnement, ce quil na pas fait. Concernant
le compte rendu des réunions de 1995 (pièce P-6), auxquelles
participaient M. Paré et M. Carrier, Me Lafond
demande au témoin sil se souvient des réactions de ce dernier,
mais sa réponse sur ce point précis cest quil ne se
rappelle pas que M. Carrier ait manifesté une réaction quelconque.
Cependant, il dit que juste après lexamen danglais quil
devait échouer, M. Carrier a eu une réaction de défi comme
pour montrer quil ne prenait pas cette exigence au sérieux.
Au sujet du rendement de M. Carrier, il indique
que la période en question, qui avait duré cinq mois, avait
été particulièrement éprouvante à cause dune grève du personnel.
La question de langlais a été abordée lors de leurs rencontres,
et M. Paré a mentionné que le stage à Longwood nétait
pas une « session de villégiature aux États-Unis », et
que « je ne mattends pas que les Américains nous parlent
en français ». Il affirme quil a toujours considéré langlais
comme une exigence essentielle pour tout processus de recrutement
quil devait avaliser.
En réponse
aux questions de Me Julien, le témoin explique ce
que signifie à la page 2 (P-7) la mention « mandat 1 :
ouvrir et passer à travers la haute saison malgré un état de sous-organisation
avancé et dune grève » : il a pris ses fonctions
au Jardin botanique le 20 mai 1995, juste avant le début
de la haute saison, et il savait que M. Carrier devait démissionner
de son poste parce quil était épuisé, alors quune grève
était en cours au Biodôme, ne pouvant compter que sur quelques surveillants
de lencaissement, quelques contremaîtres, et sans aucun régisseur
au Jardin botanique. De son côté M. Carrier avait travaillé
seul pendant un certain temps, doù son épuisement. M. Paré
considère que M. Carrier a fait un bon travail, avec « beaucoup
de passion ». Il ne peut citer de cas concrets ou de situations
que M. Carrier naurait pas pu régler à cause de son niveau
insuffisant en anglais. Cependant, pour la période de 1997 cétait
plutôt M. Huberdeau qui agissait comme supérieur immédiat de
M. Carrier.
Langlais est-il nécessaire, ou seulement important,
demande Me Julien? Le régisseur, répond M. Paré,
nest pas un accessoire à brasser du papier ou à pousser des
trombones un peu partout, il fait partie de loffre que lon
présente à notre clientèle, ce quon vend à notre clientèle
cest une expérience de visite ». Il ajoute que toutes
les destinations touristiques « se battent littéralement pour
attirer les gens chez eux (sic) ». Donc, il considère que cest
primordial que le régisseur parle langlais.
À ce propos, et à titre dexemple, il cite le cas « dun
cheik arabe qui est rentré avec ses 14 femmes, ses gardes du corps
australiens avec des machine guns sur le terrain, on a eu à sen
occuper vite (
) cétait unilingue anglais, avec permis
de port darmes, même la GRC cest tassez-vous »,
dit-il.
En réponse à une question de lOffice, M. Paré
répond que les stages à Longwood ne sont pas une réalité mais une
possibilité qui ne sest pas matérialisée. Il aurait fallu
demander à ces jardins à létranger daccueillir nos stagiaires.
Donc, quand il était fait mention de cours de perfectionnement dans
le rapport dévaluation de M. Carrier, cétait en
fonction de ce stage éventuel, et non pour indiquer une
exigence de perfectionnement professionnel à cause dune déficience
constatée dans le rendement de M. Carrier
Comme
sixième et dernier témoin, lemployeur fait entendre Mme Marielle
Hamelin, chef de section évaluation à la Commission de la fonction
publique (C.F.P.). Elle est entrée au service de la Commission en
1978. La Commission de la fonction publique a pour mission dassurer
ladministration des mécanismes de recrutement et de sélection
du personnel pour la Ville de Montréal, pour lOffice municipal
dhabitation, pour la Communauté urbaine de Montréal (CUM)
et accessoirement pour certains clients externes comme la Ville
de Montréal-Nord ou Saint-Léonard.
Me Lafond demande à Mme
Hamelin si elle a eu à traiter le dossier de M. Carrier. Elle
répond quelle na pas à traiter de dossiers de façon
directe, parce que ce nest pas son rôle. Ce sont les conseillers
en mesure et évaluation qui sont responsables des dossiers particuliers.
Cependant elle connaît le dossier de la Commission concernant ce
concours.
Mme Hamelin explique les procédures de
la Commission lorsquelle doit traiter une demande provenant
des services concernés. Comme lavis de concours en loccurrence
indiquait comme exigence que la connaissance de langlais était
requise, la Commission sest basée sur le contenu de laffichage
pour conclure que pour accomplir les tâches décrites et recevoir
une clientèle en anglais, il fallait pouvoir sexprimer en
anglais, parce quon était dans un lieu touristique. Chaque
élément a été examiné dans cet esprit, selon la procédure habituelle.
Avec les gestionnaires du service, les gens de la Commission ont
posé des questions sur les situations concrètes qui peuvent se présenter
afin de déterminer le niveau dexigence autorisé. La procédure
exige aussi, avant même la date de laffichage, quune
évaluation soit faite sur les lieux, là où les fonctions seront
exercées. Si la Commission est davis que langlais nest
pas requis, les gestionnaires doivent plutôt inscrire que langlais
est « facultatif ». Cela suppose donc que la Commission
vérifie, par lentremise des évaluateurs, que lexigence
linguistique proposée est « nécessaire ». Quant au niveau
exigé, le niveau supérieur est surtout autorisé dans le cas des
personnes qui sont en traduction ou qui travailleront à linternational.
La Commission fait appel à des « évaluateurs »
externes, à partir dune banque constituée à cette fin, pour
valider ces exigences. Dans ce cas, on parlait dun anglais
« moyen », comme condition éliminatoire, ce qui signifiait
en fait une note de 13 sur 20 à lexamen. Les deux évaluatrices
dont les services avaient été retenus, Mme Richardson-Askew
et Mme Chapdelaine, ont utilisé le cadre dévaluation
et ont eu avec le candidat une conversation pour évaluer ses aptitudes.
Me Lafond produit le tableau dévaluation
linguistique (révisé en décembre 1986) utilisé pour tous les
concours (pièce P-8). Ce tableau comporte quatre champs, soit
la communication, la phonétique, le vocabulaire et la syntaxe, et
les cinq valeurs qui peuvent être attribuées, de 0 à 5. Ainsi,
si la communication est impossible, on donne la note 0 ou 1.
De même, on donne la note 0 ou 1 si le vocabulaire est limité au
point dempêcher la communication des idées. La note 3
indiquerait, une fois transposée sur 20, une note densemble
de 12. Ce cadre de référence est destiné à assurer un traitement
uniforme autant que possible. En loccurrence, on avait estimé
que le candidat devait obtenir au minimum la note de 13 sur 20.
Les évaluateurs utilisent le vocabulaire qui sera utilisé en priorité
par le candidat dans le domaine où il va exercer.
Me Lafond produit également le formulaire
dévaluation de la langue anglaise parlée contenant les conclusions
des deux évaluatrices dans le cas de M. Carrier (pièce P-9).
Les remarques des deux évaluatrices expliquent la note globale
qui est de 10 sur 20. Il sagit là en réalité dune
recommandation, étant donné que le verdict des examinatrices est
toujours soumis à la Commission, qui se réunit chaque semaine. Dans
ce cas précis, langlais était une condition éliminatoire.
Toute demande de reprise ou dévaluation spéciale est soumise
à la Commission, qui naccorde pas en règle générale de reprise
dévaluation, sauf sil faut reprendre lévaluation
pour tous les candidats à cause dune irrégularité quelconque.
Les excuses du type « je nétais pas en forme » ne
sont pas admises, et la Commission considère que, « comme aux
Olympiques », on se reprend seulement la prochaine fois.
En réponse
aux questions de Me Julien, Mme Hamelin
souligne que la Commission a accordé une attention particulière
à lélément de la description demploi qui dit que le
régisseur est le « premier répondant », ce qui signifie,
pour elle, quil peut être appelé à agir dans des situations
délicates ou difficiles. On a également tenu compte des utilisateurs
et de limportance de la communication. Cette évaluation sest
faite à partir de lanalyse du document et des explications
prodiguées par les gestionnaires du service. Mme Hamelin
précise incidemment quelle nest pas au courant de chaque
concours, et quelle a actuellement à coordonner pas moins
de 115 concours. Elle nest pas en mesure de préciser
à quelle époque de lannée (haute saison ou morte saison) le
processus dévaluation sest déroulé.
Mme Hamelin explique également que
le processus de vérification des exigences linguistiques a été mis
en place après ladoption « dune loi qui disait
que quand on allait demander langlais ça devait être requis »
(note : il sagit de la Charte de la langue
française, adoptée le 26 août 1977, soit avant que
Mme Hamelin ne prenne ses fonctions à la Commission).
Les gens de la Commission avaient rencontré des représentants de
lOffice pour garantir des évaluations solides, et pour assurer
la cohérence dune année à lautre et dun examen
à lautre. Ainsi, pour les gens qui travaillent dans certains
bureaux dAccès Montréal, langlais est considéré comme
« facultatif », et on demande une connaissance « fonctionnelle »,
alors que dans dautres bureaux, comme NDG, on ne se contenterait
pas dune note de 10 sur 20.
Mme Hamelin sait que M. Carrier
a exercé de fait les fonctions de régisseur pendant quelque cinq ans.
Toutefois, elle na appris ce fait quau moment de préparer
son témoignage dans la présente affaire. De manière générale, dit-elle,
le rôle de la Commission de la fonction publique nest justement
pas de tenir compte de ce genre de choses, mais plutôt de sassurer,
objectivement, que les candidats ont les aptitudes requises pour
un emploi :
« La
personne peut être dans lemploi depuis douze ans, en fonction
supérieure, si pour une raison politique le maire décide de ne pas
faire de concours, il faut continuer à offrir des prestations aux
citoyens, alors on le place en fonction supérieure, ou on le place
en fonction pendant tout ce temps-là, puis à un moment donné, on
débloque les concours, nous on a à les tenir, alors on a là à dire,
cette personne-là elle a tout ce quil faut, et il arrive que
des personnes échouent les examens, souvent parce que ça fait longtemps
quils sont là, ils veulent tellement lavoir, dautres
fois parce quils ont été en fonction supérieure, un concours
de circonstances, ils avaient besoin de lui là, il a rendu des parties
de tâches, mais pas lensemble des tâches, alors nous on est
là pour dire il avait les habiletés, il avait les connaissances,
il avait tout ce quil fallait, et on le confirme, dans le
fond, on dit, oui, il peut, il est éligible pour lemploi ».
Mme Hamelin décrit le processus de sélection,
dont chacune des étapes fait lobjet dune approbation
par la Commission de la fonction publique. Étant donné que létape
de lexamen danglais est éliminatoire, elle pourrait
théoriquement se situer au début ou à la fin du processus; dans
ce cas-ci, on la située au début, puisquil aurait été
beaucoup plus coûteux de procéder à linverse. Les quatorze candidats
ont donc été convoqués à lévaluation danglais, et sils
échouaient (trois ont échoué) leur candidature était rejetée avant
même lévaluation de leur profil de gestion (qualités relationnelles,
managérielles, etc.) au moyen dun examen écrit. Quant aux
personnes qui échouaient à cette seconde étape, elles nétaient
pas convoquées à létape interactive et à lentrevue.
Mme Hamelin précise enfin que cest M. Huberdeau
qui représentait le service concerné à cette occasion.
Me Julien produit la lettre de convocation
à lexamen écrit (pièce R-4), datée du 9 mai 1997,
et signée de Mme Raymonde Bourcier. Cette lettre
na été adressée quaux candidats qui avaient réussi loral
danglais. Quand le premier paragraphe de cette lettre mentionne
« première étape de lexamen », il faut donc comprendre
que cest là la première étape de lévaluation
du profil de gestion. Me Julien demande
à Mme Hamelin si elle est au courant des exigences
linguistiques pour le poste de conseiller aux affaires interculturelles,
à la Ville de Montréal, mais elle ne connaît pas spécialement ce
dossier. Quand on lui demande si lexigence linguistique est
imposée pour la première fois pour le poste de régisseur, elle répond
que le concours de régisseur en cause ici est le premier qui ait
été tenu par la Commission de la fonction publique.
Avec le témoignage de Mme Hamelin
se termine la preuve patronale.
M.
Raymond Carrier, plaignant dans la présente affaire, apporte
son témoignage personnel. M. Carrier est actuellement agent
de développement, aux loisirs, sports et développement social, dans
le quartier NDG. Il est entré au service du Jardin botanique
le 9 décembre 1991, comme préposé au soutien administratif,
section service à la clientèle. En 1992, il a remplacé sa chef de
section, Mme Josée Goulet, pendant une période de
six semaines (en juillet et août), période pendant laquelle
il se trouvait donc directement sous lautorité du Directeur,
M. Bourque. Le 3 septembre 1993, il a été nommé en
« fonction supérieure » comme régisseur, sous lautorité
du chef de division M. Jean-Pierre Doyon. Il a assumé
seul cette fonction pendant trois mois (doctobre à décembre 1993).
En octobre 1994, M. Doyon a démissionné (il est actuellement
directeur du Biodôme), ce qui a occasionné une certaine confusion
concernant la responsabilité du service à la clientèle.
En janvier 1994, est nommé le
second régisseur, M. Gilles Couture, dont il assure la formation
en cours demploi, et avec qui il partage désormais le travail
à raison de trois jours et demi par semaine. Peu après les élections
du 6 novembre 1994, et dans le contexte dun
conflit de travail, il a attiré lattention des autorités sur
les problèmes inextricables du Jardin botanique, et il a même remis
sa démission vers le mois de mai 1995, pour la retirer et reprendre
son poste quelque temps après à la demande de la Directrice. M. Carrier
a été régisseur jusquau 31 décembre 1997, date de
son départ. Pendant cette période il sest occupé du programme
triennal dimmobilisations et de la mise sur pied de la nouvelle
billetterie informatisée, activité pour laquelle il devait être
libéré à plein temps, ce qui na pas été le cas, et par la
suite il a dû travailler sept jours sur sept pour mener de
front toutes ses tâches. Entre-temps M. Paré avait été nommé
responsable du nouveau service à la clientèle pour lensemble
du Fonds des équipements scientifiques.
Pour ce qui est des aspects du travail
requérant la connaissance de langlais, M. Carrier affirme
avoir eu à accueillir des délégations chinoises. En 1995, par
exemple, il a reçu à plusieurs reprises des appels urgents du bureau
du maire pour organiser des visites immédiates. Une autre fois,
le fils de lempereur du Japon sest présenté au Jardin
botanique. M. Carrier nétait pas présent au moment de
la visite du cheik arabe cité par M. Paré et ne peut donc pas
en parler, mais il a reçu le juge-en-chef de lInde, avec les
dignitaires du consulat et les services secrets, pour lui montrer
les orchidées; en 1997 il a accueilli aussi, à la demande du Festival
de Jazz de Montréal, le chanteur Tony Bennett, qui avait formé le
vu de peindre dans les jardins. Il rappelle la quadruple mission
du Jardin, à la fois éducative, sociale, culturelle et scientifique.
Cétait aussi, en 1995, au moment
où il était seul, lépoque de la restauration de limmeuble
administratif et de la construction de nouveaux laboratoires, pendant
laquelle il avait fallu sinstaller dans des caravanes. M Carrier
avait lentière responsabilité de gérer les installations,
de travailler avec les entrepreneurs, de préparer la saison, et
dassurer les activités quotidiennes. En ce qui concerne lusage
de la langue anglaise, M. Carrier affirme navoir jamais
vécu de situations où il na pas trouvé une solution. De la
même façon il a dû pallier ses connaissances incomplètes en horticulture,
par exemple, pour trouver les ressources nécessaires. Son travail
consistait à coordonner les services, de manière que tout soit disponible
comme prévu. Le régisseur ne peut sattarder à un détail en
particulier, vu les 75 hectares du Jardin, il doit veiller
à la situation densemble.
Depuis février 1998, M. Carrier
occupe une fonction supérieure dagent de développement dans
NDG Centre, secteur où selon lui 50 % de la population est
de langue anglaise. Juste avant, pendant la crise du verglas, on
lui avait confié la responsabilité du centre dhébergement
de Côte-des-Neiges, expérience quil a jugé très éprouvante
quoique enrichissante sur le plan humain.
Me Julien produit le
curriculum vitae de M. Raymond Carrier (pièce R-5).
Étant donné que M. Doyon était le patron immédiat de M. Carrier
au moment de son entrée en fonction en septembre 1993, on produit
une évaluation signée par M. Doyon (pièce R-6), portant
sur lannée 1994. Au moment de larrivée de M. Paré
en mai 1995, le Service à la clientèle devait chapeauter lensemble
des services à la clientèle du Fonds des équipements scientifiques;
mais en juillet 1997, les responsabilités du Service à la clientèle
ont été réattribuées au directeur des institutions, et à partir
de ce moment son patron immédiat devenait M. Gilles Vincent,
actuellement Directeur du Jardin, et M. Huberdeau assurait
le transfert jusquà la fin de lannée.
M. Carrier affirme que M. Vincent,
qui a été son dernier patron au Jardin, la rappelé en janvier 1998,
après son départ, pour lui demander de remplacer la personne qui
avait obtenu la nomination lors du concours, celle-ci devant sabsenter
pour raisons de santé. M. Carrier a refusé, ayant déjà vécu
un départ très difficile. Lévaluation faite par M. Doyon
(pièce R-6) et datée du 2 mai 1995 comporte à la
fin la mention suivante : « Nous recommandons que lapprécié
reçoive les augmentations et/ou autres avantages à la suite dune
évaluation dépassant les attentes ». On lui a donné la note A,
accordée lorsquun cadre à la ville dépasse largement les attentes,
ce qui lui procure une augmentation de salaire et une semaine de
vacances.
Concernant lévaluation faite
par M. Paré (pièce P-7), on lisait au paragraphe 4 (Développement
professionnel) quil y était fait mention des cours danglais
que M. Carrier aurait dû suivre en vue dun stage à Longwood,
aux États-Unis. Or, M. Carrier envisageait plutôt de poursuivre
au troisième cycle la formation déjà commencée en andragogie (il
avait obtenu une maîtrise en éducation spécialisée en 1995). Il
voulait approfondir la question de savoir comment assurer la mission
éducative du Jardin botanique, dans un contexte récréo-touristique.
Cest justement ce qui explique la mention « éducation
-vs- service à la clientèle dans le cadre dun musée de sciences
naturelles (aide à y parvenir) », quon peut lire également
au paragraphe 4.
Me Julien produit également
lévaluation faite par M. Vincent (pièce R-7), pour
lannée 1997, où on peut lire à la rubrique des commentaires
généraux : « Monsieur Carrier sest très bien acquitté
de sa tâche au cours de la dernière année, dans un contexte particulièrement
difficile lié aux importants changements de structure. Monsieur
Carrier a su maintenir une bonne cohésion au sein de ses employés
et a continuellement fait preuve dune très grande disponibilité.
Lexpérience et le dévouement de monsieur Carrier font que
nous aurions souhaité le garder au sein de notre équipe de cadre ».
M. Vincent signait cette évaluation sachant que M. Carrier
venait déchouer lexamen oral danglais.
M. Carrier dit aux membres de
lOffice quils ont pu prendre connaissance de quatre
évaluations de son rendement professionnel, faites par quatre personnes
différentes, dont aucune na relevé ses insuffisances en anglais
comme pouvant affecter la qualité de son travail. Jamais ses employeurs
ne lui ont reproché son faible niveau en anglais. Il soutient que
son niveau danglais est certainement suffisant, puisquil
a exercé ses fonctions sans problèmes pendant toute cette période,
sans plaintes de la part des visiteurs ni critiques de la part de
ses supérieurs. En ce qui a trait aux réunions dont les comptes
rendus ont été produits (pièce P-6), il nen a guère de
souvenir.
Par ailleurs, concernant les inquiétudes
soulevées pour la sécurité des visiteurs, M. Carrier indique
quen cas daccident, ce sont les services de sécurité
qui interviennent directement; ils communiquent par walkie-talkie
avec la centrale, et celle-ci téléphone au service durgence 911.
Ce sont les agents de sécurité qui font un rapport pour assurer
le suivi et suggérer des correctifs, le cas échéant. Le régisseur
est mis au courant mais ce nest pas lui qui se déplace pour
intervenir. De plus, les longueurs dondes utilisées par les
voitures de la sécurité ne sont pas les mêmes et sont de plus grand
rayon que celles des walkies-talkies des services à la clientèle,
dont la portée ne dépasse pas les jardins eux-mêmes. Il ny
a donc pas de contact radio entre ces derniers et la sécurité.
M. Carrier savait
quil devait y avoir un examen danglais pour le concours,
mais il a été surpris et incrédule lorsquon lui a appris que
cet examen était éliminatoire, parce quil ne jugeait pas langlais
comme fondamental pour lexercice de ses fonctions. Pour sa
part, il avait tendance à considérer ce déplacement comme une perte
de temps, vu lurgence des situations à régler au travail.
Aux yeux de M. Carrier, pour que la connaissance de langlais
soit nécessaire pour lexercice des tâches liées à une fonction,
il faudrait que la majorité des tâches ne puissent être exercées
à moins de connaître cette langue, pour des travaux de rédaction
par exemple, ou pour être en contact continu avec la clientèle dans
une fonction qui par définition suppose de répondre à la clientèle;
or ce nest pas le cas.
Toutes ses communications internes
étaient en français. Il a assuré la gestion des plaintes, en 1995,
1996 ou 1997, et personne na soulevé de doute sur la valeur
de son travail. Concernant les situations « ponctuelles »
qui peuvent se présenter, M. Carrier dit quil est arrivé
que pendant six, huit, dix mois il nait pas une seule
fois loccasion de parler langlais. Son rôle comme régisseur,
en arrière-plan, est de veiller à ce que les services soient assurés.
Parfois des désaccords peuvent survenir aux guérites de perception
concernant les taux de change. Cest le travail des surveillants
de lencaissement de régler ces problèmes, et M. Carrier
dit navoir eu quune seule fois loccasion dintervenir.
Le visiteur étant de langue anglaise, on lui a demandé dentrer
au bureau, et quelquun a apporté son concours à M. Carrier
pour assurer une bonne communication. Quant aux tour operators,
ils sont toujours accompagnés de guides bilingues, et cest
avec eux quon doit traiter.
Il souligne aussi que la clientèle
varie selon les périodes. En mai et juin, ce sont les écoliers.
En juillet et août, ce sont les touristes. À lInsectarium,
50 % des visites pour toute lannée sont concentrées en
juillet et août. Enfin, troisième type de clientèles, cest
celui du Festival des Lanternes, dont M. Carrier a été linstigateur
(on a dû discuter avec les interprètes chinois sur la manière correcte
dinstaller les lanternes dans la tradition chinoise), et qui
est devenu très populaire. Il est donc important de savoir à quelle
époque précise de lannée on fait lévaluation de la clientèle,
parce quà certaines périodes il ny a en fait que très
peu de touristes, et on ne peut pas se fonder sur une évaluation
faite pendant deux semaines en été. En 1996, presque 70 %
des gens étaient de la région de Montréal. Au Biodôme, pendant lété,
le chiffre était de 50 % de visiteurs de lextérieur de
la région, parce que cette installation nexistait pas ailleurs.
Au
moment de contre-interroger M. Carrier, Me Lafond
produit une lettre écrite par celui-ci à Mme Raymonde
Bourcier, secrétaire de la Commission de la fonction publique, le
20 mai 1997 (pièce P-10). Elle signale aux membres
de lOffice certains passages pertinents de cette lettre, écrite
après léchec de M. Carrier à lexamen danglais :
« Jai pris connaissance
de votre lettre du 13 mai dernier relative à lobjet cité
en rubrique. Jaimerais toutefois attirer votre attention sur
le fait quau moment de passer ce test, je nétais pas
au meilleur de ma condition étant donné le contexte difficile dans
lequel se déroule mon travail.
(
)
Vous serez en mesure de constater quau
moment de lexamen, je nétais pas entièrement centré
étant donné toutes les activités que je devais mener de front dans
mon travail. Je compte donc sur votre compréhension et je désire
valider avec vous sil est possible quune révision de
mon examen oral anglais soit effectuée ».
Me Lafond demande à M. Carrier
si ce sont là les motifs qui lont amené à échouer à lexamen
danglais, et elle lui demande pourquoi il na pas saisi
cette occasion de remettre en cause le principe de lexigence
de la langue anglaise. Elle lui demande également pourquoi, à loccasion
des rencontres tenues avec M. Huberdeau, en 1995, il ne sest
pas opposé à lexigence de langlais. Il répond quà
lépoque il ne connaissait pas encore très bien M. Huberdeau.
Me Lafond demande aussi
à M. Carrier comment il est possible que dans un lieu touristique,
on puisse prétendre que les plaintes du public soient faites par
écrit? Le témoin répond que les surveillants de lencaissement
traitaient les plaintes relatives aux taux de change. Quant aux
autres plaintes, il nen avait jamais à traiter, demande-t-elle,
alors que les autres témoins soutiennent le contraire? M. Carrier
explique que les personnes souhaitant formuler une plainte étaient
conduites au complexe daccueil pour y remplir un formulaire.
En réponse à dautres questions, M. Carrier admet quen
raison de ses travaux touchant linformatisation de la billetterie,
il était moins souvent présent sur les terrains du Jardin botanique.
Me Lafond fait allusion aux exemples de contacts
directs avec le public donnés par les autres témoins, mais M. Carrier
na pas eu la même expérience. Il soutient que les principales
questions formulées par les visiteurs sont anodines (où se trouvent
les toilettes, les restaurants, la sortie?
). Il ajoute que
pendant les fins de semaine, lofficier de sécurité est sur
place en plus du régisseur, et que de toute façon la sécurité ne
relève pas de ce dernier.
Lorsque les balades (voiturettes de
transport) tombent en panne, il faut demander aux passagers de patienter
un peu, mais le travail du régisseur est surtout de trouver un tracteur
de rechange, non pas de parlementer avec les passagers. Les problèmes
pouvant se poser sont essentiellement, selon lui, dordre mécanique.
Me Lafond demande à M. Carrier
dadmettre quil a réussi le test danglais au niveau
moyen en janvier 1999, soit précisément le niveau qui était
exigé pour le poste de régisseur. Cependant, les explications du
témoin ne permettent pas véritablement de déterminer si selon lui
le niveau « moyen » était celui correspondant à cet examen.
Il admet ne pas avoir suivi de cours danglais depuis son échec
de 1997. Me Lafond soutient que M. Carrier
avait bel et bien une connaissance moyenne de langlais, à
lépoque où il exerçait les fonctions de régisseur, mais que
sa lettre du 20 mai 1997 indique quil a échoué à
ce test pour des raisons personnelles.
Dans son argumentation au nom de lemployeur,
Me Lafond expose que le régisseur est le « premier
répondant », donc, il a des contacts avec le public :
par exemple, le couple de langue espagnole égaré, à qui il a fallu
parler anglais. Le régisseur passe une partie importante de son
temps à parcourir le site, où il doit inévitablement être interpellé
par les visiteurs. De plus, quand une personne souhaite formuler
une plainte, et quon ne peut lui répondre dans sa langue,
cest un irritant supplémentaire.
Donc, tant selon la description de
tâches que selon les témoignages des gens qui le savent par expérience,
le rôle du régisseur nen est pas un seulement de coordonnateur
de personnel. On a établi que 30 % de la clientèle est de langue
anglaise, et les témoignages ont permis détablir que lexigence
de langlais est justifiée par les tâches à accomplir. Mme Hamelin
a exposé la procédure qui a été suivie : cest dabord
le service qui formule la demande, ensuite, la Commission de la
fonction publique prend la peine de vérifier sur place si lexigence
telle quelle est formulée est vraiment justifiée. Or, la C.F.P.
est un organisme impartial et indépendant.
La connaissance de langlais exigée
est de niveau moyen, soit celui qui est approprié pour une communication
adéquate, ce qui correspond à une note de 12 à 14 lors
de lexamen (ou encore, à une réussite à 60 ou 70 %).
Ce nest pas là un niveau trop élevé. Toutes sortes de situations
peuvent se produire. Des gens peuvent se perdre, dans un endroit
public comme le Jardin botanique.
M. Huberdeau a dit que cest
lui qui a exigé personnellement langlais pour lemploi
de régisseur, de même que lexigence du baccalauréat comme
diplôme. Dès 1995, on recevait des commentaires des employés sur
ces nouvelles exigences et M. Carrier ne sen est pas
plaint à lépoque. Pourquoi la contester aujourdhui,
alors quil na pas cru bon de le faire alors?... M. Huberdeau
a expliqué que dans un milieu récréo-touristique la langue de communication
est langlais, dans le contexte nord-américain. Le Jardin botanique,
dit encore Me Lafond en rappelant les propos du
témoin, est en concurrence avec le Louvre et Disney World, au niveau
international. Si on ne parle pas langlais, les gens iront
dans dautres jardins comme à Philadelphie, cest pourquoi
on demande que le personnel maîtrise langlais, surtout sil
a des contacts immédiats avec le public.
M. Côté, actuellement régisseur,
a aussi énuméré les tâches du régisseur, il a mentionné les interventions
auprès de la clientèle des balades. Il « réagit » aux
problèmes qui peuvent se présenter. Il a évalué à 20, 25 ou même
30 % la proportion de son temps consacrée aux demandes du public,
à quoi il faut ajouter 20 % de temps de « proaction »,
cest-à-dire le temps passé en prévention. Au total, donc,
près de 50 % du temps du régisseur est passé auprès du public.
Me Lafond ajoute quil
y a des échecs aux examens dans tous les domaines, et pas seulement
en anglais. Certains pompiers, par exemple, ne réussissent pas les
tests physiques, parce quils ne sont pas en forme au moment
de lexamen. La compétence de M. Carrier nest donc
pas en cause ici, ni son amour du métier, mais une personne ne peut
porter plainte devant lOffice simplement parce quelle
a eu la malchance déchouer à un examen. Lemployeur na
jamais prétendu que M. Carrier ne parle pas langlais,
au contraire il devait le parler, puisquil a exercé ses fonctions
pendant cinq ans. Me Lafond conclut que lOffice
na pas juridiction, que son rôle ici nest pas dintervenir
pour corriger les conséquences de léchec de M. Carrier,
et que lexigence de langlais comme condition daccès
au poste de régisseur est justifiée.
Me
Julien, plaidant ensuite au nom du plaignant, avance une série darguments
pour réfuter la position de la Ville : toute comparaison avec
Disney ou le Louvre est irrecevable; il ny a pas de contact
direct du régisseur avec la clientèle, son rôle nest pas de
porter secours aux gens, il nest pas un secouriste; les communications
avec le public sont moins importantes que celles avec le personnel;
M. Huberdeau, sil nen tenait quà lui, demanderait
non seulement langlais, mais aussi lespagnol et lallemand
comme exigences de sélection.
Me Julien ne nie pas
que le Jardin soit une installation récréo-touristique, mais il
na pas, contrairement au casino de Montréal, une vocation
économique pour rapporter de largent dans les coffres de lÉtat,
ce nest pas là le mandat du Jardin botanique, dit-il. Les
statistiques produites montrent que 19 % de la clientèle vient
des États-Unis, mais beaucoup de ces touristes, dit Me Julien,
viennent des régions du nord-est, de la Nouvelle-Angleterre, où
il y a tout de même des gens qui parlent français. De plus, la clientèle
est assez fortement scolarisée, puisque 70 % des visiteurs
ont un diplôme de niveau collégial ou supérieur. Enfin, beaucoup
de visiteurs reviennent régulièrement au Jardin botanique et en
sont très satisfaits.
Il ajoute que même la représentante
de la Commission de la fonction publique a utilisé en preuve le
sondage fait en 1998, soit deux ans après le concours auquel
a participé M. Carrier. Or, les chiffres relevés par ce sondage
ne sont pas pertinents, et ne létaient pas au moment dévaluer
le poste offert en 1997. De plus, il na pas été mis en preuve
que parmi les personnes consultées par la C.F.P., outre M. Huberdeau,
les régisseurs avaient donné leur avis. Enfin, on sest fié
à la description de tâches du régisseur au Biodôme, faite dans un
contexte différent et par rapport à une clientèle différente et
comportant un plus grand nombre danglophones.
Le régisseur nest pas le « premier
répondant », dit-il. Cest plutôt le rôle des préposés
à laccueil et des surveillants de lencaissement. Les
témoignages ont dit que ce nétait pas le travail des régisseurs
de sadresser aux touristes. Les témoins ont dit que cétait
important, mais non pas que cétait nécessaire. De plus, les
autocars de touristes qui viennent en voyages organisés sont accompagnés
de guides qui parlent français et anglais. Me Julien
invoque à ce propos les définitions des dictionnaires de langue,
pour appuyer la distinction entre ce qui est « essentiel »
ou « nécessaire », et ce qui ne lest pas. Enfin,
il insiste sur le fait que cest à lemployeur de démontrer
que lexigence de langlais est nécessaire, et non au
plaignant de prouver quelle ne lest pas. Pour être jugée
« nécessaire », lexigence doit, selon les décisions
de lOffice quil invoque (notamment laffaire Dominique
c/ Ville de Montréal, n° 46-038), être inhérente à la fonction,
et lemployeur a le fardeau de démontrer quà défaut,
laccomplissement des tâches nest pas possible. De même,
lOffice a rejeté lexigence de langlais dans le
cas du chef de district du service des incendies de la Ville de
Montréal (décision Vachon, n° 46-120).
Me Julien invoque également
la présomption édictée en faveur des anglophones par larticle 35
de la Charte de la langue française, qui fait en sorte que
les diplômés du secteur secondaire sont réputés connaître le français
pour obtenir leur inscription au tableau dun ordre professionnel.
De la même façon, dit-il, et lOffice la reconnu dans
ses décisions à lendroit de lUniversité de Montréal,
il existe une compétence linguistique en anglais qui est inhérente
au diplôme, or M. Carrier possède un diplôme de maîtrise. Enfin,
Me Julien sinterroge sur le fait que lexigence
linguistique ne soit formulée quà létape de laffichage
du poste, alors quelle napparaît nulle part dans la
description des tâches. Il rappelle également que tous les évaluateurs
ont donné des commentaires favorables concernant le rendement de
M. Carrier.
En conclusion, il demande à lOffice
dintervenir.
En
réplique, Me Lafond soutient quon ne peut parler
ici de « bilinguisme » dans le vrai sens du mot, puisque
lexigence porte sur un niveau se situant entre 12 et 14 :
donc, il suffit que pour chacun des quatre aspects de lévaluation
le candidat obtienne la note de 3 sur 5. Elle réfère à la grille
dévaluation (pièce P-8), où il est mentionné, au niveau 3
« on accepte encore quelques hésitations », « on
accepte des erreurs », « se débrouille sur des sujets
concrets », etc. On est donc très loin ici du « bilinguisme »,
dit-elle.
Le fait que la C.F.P. soit un organisme
indépendant montre que lévaluation est impartiale, et quon
« ne se sert pas du bilinguisme pour éliminer les candidats ».
Elle rappelle aussi que M. Alain Côté a bien affirmé dans
son témoignage que langlais « est nécessaire dans lexercice
de mes tâches », et non pas quil est « nécessaire
dans certains cas » seulement, comme le prétend Me Julien.
Elle soutient que les comptes rendus des réunions de 1995 (pièce P-6)
prouvent que les régisseurs ont été consultés quant aux exigences
linguistiques. Enfin, dit-elle, ce nest quaprès avoir
échoué, et nayant pas dautre recours, que M. Carrier
sest tourné vers lOffice de la langue française. On
voit aussi, et de la même façon, ajoute-t-elle, des gens se tourner
vers la Commission des droits de la personne et plaider la discrimination
dans des cas similaires.
Jamais, dit-elle, na-t-on mis
en preuve que M. Carrier ne parle pas langlais, au contraire,
car le problème tient au fait quil a échoué à son examen,
pour des raisons personnelles. Elle cite aussi le cas de personnes
(secrétaires juridiques) qui occupent des postes depuis longtemps
et qui, à cause du stress, échouent pourtant aux examens. Concernant
les décisions antérieures de lOffice, Me Lafond
invoque la décision Daviault (46-080), et elle mentionne
que lexigence de langlais examinée dans cette affaire
existe encore et est imposée de fait au niveau de lembauche
des pompiers, de manière éliminatoire.
Tout dabord, lOffice
croit nécessaire de dire quil ne considère pas que M. Carrier
a renoncé implicitement à contester lexigence de langlais
comme critère éliminatoire de sélection pour le poste de régisseur,
du seul fait quil a omis den parler lors des réunions
de service tenues en 1995 (pièce P-6). Ces comptes rendus ne
disent pas un mot de lexigence linguistique concernant langlais.
Le « descriptif » annexé mentionne le fait que « la
connaissance de langlais fonctionnel est nécessaire »,
mais il nest pas permis den déduire que les personnes
présentes y auraient acquiescé, du seul fait quelles nen
ont pas parlé. De plus, lorsque M. Carrier écrit à Mme Raymonde Bourcier
le 20 mai 1997, il ne saisit pas cette occasion pour contester
le principe même de lexigence de langlais, mais on ne
peut pas lui reprocher de ne pas lavoir fait. LOffice
considère en effet que le droit dinvoquer le recours prévu
à larticle 46 ne peut faire lobjet dune renonciation.
La qualité du travail fourni par M. Carrier
pendant les cinq années où il a exercé les fonctions de régisseur
a été établie sans lombre dun doute. En fait, une partie
importante de la preuve soumise par le plaignant visait à démontrer
à lOffice que ses supérieurs immédiats ont constamment donné
de lui une critique favorable, et quils nont jamais
relevé, dans ses évaluations de rendement, ses insuffisances en
anglais. Lavocat du plaignant voulait évidemment en tirer
un argument à lencontre de la nécessité de langlais.
Car, soutient Me Julien, si langlais est vraiment
nécessaire, et que le plaignant navait pas le niveau requis,
la qualité de son travail aurait dû en souffrir, et les commentaires
de ses supérieurs auraient dû en faire état. Effectivement, si le
témoignage de M. Raymond Carrier dans sa propre cause peut
être sujet à caution, les fiches dévaluation de ses quatre
supérieurs, elles, ne le sont pas, doù la valeur de cet argument.
Lemployeur a cherché à le réduire à néant en admettant dentrée
de jeu quen fait M. Raymond Carrier parle assez bien
langlais pour exercer ses fonctions actuelles comme agent
de développement à NDG, allant même jusquà supposer quil
le parlait déjà assez bien pour exercer convenablement ses fonctions
de régisseur (le plaignant admet de son côté quil na
pas suivi de cours danglais depuis), mais que si M. Carrier
a échoué lexamen danglais, pour des raisons personnelles,
il navait quà sen prendre à lui-même, lOffice
nayant rien à voir dans cette affaire.
Le caractère insolite de la situation saute aux
yeux. Les membres de lOffice ont eu le spectacle surprenant
dun employeur tout disposé à reconnaître les compétences linguistiques
du plaignant, dans le seul but daffaiblir sa position en lui
enlevant un argument, mais qui refuse pourtant dadmettre que
lexamen danglais imposé à ce même plaignant navait
pas de raison dêtre. Or, il nous paraît tout à fait plausible,
vu le contenu de la lettre adressée par M. Carrier à Mme Bourcier,
quil ait échoué à cet examen parce quil souffrait de
surmenage, par exemple, alors quil laurait peut-être
réussi dans des conditions normales. Peut-être M. Carrier parle-t-il
bien langlais, tout compte fait, quoique cela ne concorde
pas avec le témoignage de M. Robert Paré, qui voulait lui faire
suivre des cours de perfectionnement avant dautoriser son
stage aux États-Unis. Quoiquil en soit ce nest pas là
ce qui doit nous préoccuper, puisquil nest pas nécessaire
de savoir, pour trancher le présent litige, si M. Carrier parle
ou non langlais, et à quel degré. Il sagit plutôt de
savoir si lemployeur a eu raison dimposer cet examen
danglais à M. Carrier, et aux autres personnes qui avaient
présenté leur candidature à ce poste de régisseur.
LOffice na donc pas de jugement à rendre
sur le cas personnel de M. Carrier. Si, de fait, la connaissance
de langlais à un niveau éliminatoire quelconque naurait
pas dû être imposée comme critère de sélection, alors il est évident
que M. Carrier, comme les autres candidats du reste, naurait
jamais dû subir cet examen. Le plaignant devra évaluer sil
conserve des recours à lencontre de la Ville de Montréal,
mais lOffice na évidemment pas le pouvoir de déterminer
que M. Carrier était le mieux qualifié parmi lensemble
des candidats qui se sont présentés à ce concours, ni dordonner
à lemployeur de lui accorder le poste.
Incidemment, lévaluation des exigences linguistiques
du poste de régisseur faite par la Commission de la fonction publique
et la valeur des méthodes de cette Commission ne sont pas mises
en cause ici. En ce qui concerne lévaluation, elle vaut ce
que valent les renseignements communiqués à la Commission par les
personnes quelle a consultées. Si ces personnes lui ont fait
part de leurs conceptions touchant la mondialisation des marchés
et la concurrence internationale, et quelles lui ont affirmé
que le régisseur jouait un rôle essentiel dans les contacts avec
le public, on ne peut faire grief à cette Commission de les avoir
crus, mais lOffice peut avoir une opinion différente. De plus,
on doit présumer que lexamen administré à M. Carrier
la été dans les règles de lart. Comme on vient de le
rappeler, lOffice doit précisément se prononcer sur la raison
dêtre de cet examen, sans plus.
Il faut noter, incidemment, que le fait que langlais
soit considéré comme facultatif pour certains postes, selon la politique
de la Commission de la fonction publique (ce qui nétait pas
le cas ici), pourrait quand même avoir un certain effet dissuasif
à lendroit des candidats qui ne parlent pas cette langue.
En effet, cela signifie que lemployeur senquiert des
compétences linguistiques en anglais, et aussi quentre deux candidats
dégale valeur, il pourrait choisir celui dont les connaissances
en anglais sont de meilleur niveau. En conséquence, certains salariés
ne présenteront pas leur candidature. Dautres croiront dans
leur intérêt bien compris de suivre des cours de perfectionnement
en anglais, pour le cas où leur avancement en dépendrait, même indirectement.
Rappelons à ce propos que la Charte des droits et libertés de
la personne (article 18.1) interdit purement et simplement
à un employeur de requérir certains renseignements dans un formulaire
demploi, lorsquils portent sur des motifs de discrimination
interdits par larticle 10 de cette loi.
Tout ce qui précède montre que les employeurs, et
pas seulement la Ville de Montréal, doivent réviser lensemble
de leurs pratiques de recrutement et de sélection pour respecter
la lettre et lesprit de la Charte de la langue française.
On oublie trop facilement que les programmes du niveau secondaire,
au Québec, prévoient un enseignement de langlais langue seconde.
Langlais nest donc pas une langue inconnue des élèves
diplômés du Québec. De la même manière, le français nest pas
une langue inconnue des élèves du secteur anglophone. En effet,
depuis une modification législative apportée à la Charte en 1983
(L.Q. 1983, c. 56), les diplômés du secteur anglophone à partir
de lannée scolaire 1985-1986 sont réputés avoir du français
une connaissance appropriée pour être inscrits au tableau de nimporte
quel ordre professionnel, ce qui laisse supposer que lenseignement
du français langue seconde est dassez bon niveau. Me Julien
a dailleurs rappelé ce fait dans son argumentation. Cependant,
lOffice ne possède pas pour le moment de renseignements sur
le niveau réel de compétence en langue anglaise assuré par les écoles
du secteur français, à la fin du secondaire, ni sur le niveau de
compétence en français assuré par le secteur anglophone, ce qui
lui interdit toute comparaison. On pourrait tout de même sattendre
à ce que les employeurs, par souci déquité, évitent dimposer
lexigence de langlais lorsque le niveau quils
recherchent est voisin de celui atteint au terme de la scolarité
obligatoire au Québec. Cela signifie aussi que dans lexamen
dun recours en vertu de larticle 46, et pour apprécier
la prépondérance de la preuve de nécessité, toute exigence portant
sur un niveau danglais supérieur à celui du niveau secondaire
devrait être fortement motivée.
Cela dit, rien dans la preuve soumise par lemployeur
ne permet de penser que lexigence de langlais, à un
niveau quelconque, soit justifiée comme critère éliminatoire de
sélection pour le poste de régisseur. Lemployeur n'a pas réussi
à démontrer que les communications avec la clientèle sont un volet
central des fonctions du régisseur. Il a pour rôle de coordonner
et de gérer le travail dun certain nombre de personnes qui
sont en contact direct avec la clientèle, non pas dêtre lui-même
en contact avec la clientèle, sauf de manière accessoire et occasionnelle.
À ce propos, toutes les questions portant sur le nombre des contacts
réellement constatés avec des visiteurs, et plus particulièrement
le nombre de contacts exigeant lemploi de langlais,
ont suscité des réponses vagues et générales, qui faisaient état
du pourcentage danglophones parmi la clientèle. On doit constater
effectivement que 30 % environ de la clientèle est de langue
anglaise, ce qui paraît plausible, du moins en période estivale,
mais ce fait brut ne révèle rien sur la nature du travail du régisseur,
ni sur le nombre de situations qui exigent vraiment davoir
recours à la langue anglaise. Les incidents isolés concernant les
visiteurs de langue espagnole ou les adolescents américains égarés
dans les jardins, ou encore les discussions concernant les taux
de change, napportent aucun élément digne de mention.
Le même constat sapplique aux éléments de
preuve, qui nen sont pas vraiment, touchant les questions
de sécurité. Ici encore, plutôt que de fournir à lOffice des
faits solides, on prétend mettre en preuve « ce qui pourrait
arriver », en donnant au rôle du régisseur une dimension qui
ferait de lui une sorte dêtre hybride, entre lombudsman
et lambulancier. Certains des arguments invoqués dans ce contexte
confinent à lexagération pure et simple. Quand on entend un
témoin comme M. Alain Côté affirmer, certes avec la plus parfaite
bonne foi, quil craint de voir un visiteur américain passer
de vie à trépas parce que le régisseur ne laurait pas compris,
on a le droit dêtre sceptique. Ce dont les témoins ont fait
état, cest de leurs inquiétudes ou de leurs appréhensions,
ou de leurs conceptions concernant le rôle du régisseur, mais ce
ne sont pas des faits vécus. Il est démontré par ailleurs très clairement,
par divers témoignages, que les préposés à laccueil sont les
premiers à intervenir, et quen principe cest aux services
de sécurité quil incombe de porter secours aux personnes qui
en auraient besoin.
Enfin, lOffice rejette largument patronal
selon lequel lexigence de langlais comme condition de
sélection va « du bas vers le haut », selon lexpression
utilisée par M. Winner. Il semblerait que lemployeur
considère quun cadre ne puisse avoir de langlais une
connaissance moins grande que celle quon exige de ses subordonnés.
Au vrai, lOffice ne saisit pas du tout la logique de cet argument.
La connaissance dune autre langue est une qualité quon
peut exiger lorsquelle répond au critère de la nécessité édicté
par larticle 46 de la Charte, mais lexigence est
alors rattachée à la nature du poste et des fonctions à exercer,
non pas à la place du poste dans la hiérarchie.
Il semble que pour la Ville de Montréal et ses représentants
dans la présente affaire, la connaissance de la langue anglaise
revête une importance tellement considérable quelle prend
le pas sur toute autre considération. Peu importe quun cadre
possède toutes les qualités requises pour exercer les fonctions
quil postule : sil ne parle pas langlais,
toutes les autres qualités ne comptent pour rien. Dailleurs,
sil échoue lexamen danglais, il naura pas
loccasion de montrer ce quil vaut, puisquil ne
sera même pas convoqué pour le « profil de gestion ».
Cela signifie quil ne pourra pas compenser, par des qualités
exceptionnelles dans un autre domaine, le faible niveau de ses compétences
en anglais. Le dossier nest pas examiné dans son ensemble,
pour évaluer les forces et les faiblesses du candidat. Comment ne
pas en conclure quune candidature na aucune valeur,
si elle vient dune personne qui na pas le niveau danglais
requis ?
LOffice ne partage pas cette façon de voir
les choses.
PAR CES MOTIFS,
LOFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE DÉCIDE QUE :
lexigence de la connaissance de langlais
nest pas justifiée comme condition dadmissibilité au
poste de régisseur au Jardin botanique de la Ville de Montréal.
DÉCISION PRISE PAR LOFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE
À SA SÉANCE
N° 99-46-286-03 DU 17 SEPTEMBRE 1999.
(S) MME NICOLE RENÉ
(S) M. MICHEL GRANT
(S) M. COLIN LONGPRÉ
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