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Les anglophones descendent des gradins
Claude Tourigny
Depuis le dernier référendum, la communauté anglophone
du Québec s'exprime. Citons les films Anglo Blues de Paul
Jay, et Vers une terre promise, signé Ina Fischman, les livres
English in Montreal, de Jack Jedwab, et Community Besieged.
The Anglophone minority and the politics of Quebec, de Garth
Stevenson… Et en mai paraissait dans The Gazette la série
fort bien documentée d'Alexander Norris : « The New Anglo ».
Avant de présenter des témoignages de francophiles
de Montréal, de l'Outaouais et des Cantons-de-l'Est -- tous
recueillis en français --, il convient de rappeler certains
changements majeurs qui ont marqué en profondeur la communauté anglophone
du Québec.
Les anglophones montréalais en pleine mutation
Au début du XXe siècle, les anglophones
représentaient un tiers de la population de l'île de Montréal. En
1971, le quart des citoyens étaient d'origine britannique. Aujourd'hui,
les personnes de langue maternelle anglaise ne forment plus que
13,7% de la population de la grande région de Montréal. Accentué
par les nombreux départs des années 70, le rétrécissement de la
communauté anglophone allait modifier en profondeur l'environnement
urbain et le type de relations entre francophones et anglophones.
Alors qu'on avait toujours vécu en parallèle, on occupait de plus
en plus les mêmes quartiers et on fréquentait les mêmes écoles.
Voici quelques chiffres actuels :
Des 760 000 Québécois dont l'anglais est la
langue d'usage au foyer, seulement le tiers est d'origine exclusivement
britannique.
Quelque 18 % des enfants de langue maternelle anglaise fréquentent
l'école française et environ 30 % suivent des cours d'immersion
en français.
Les enfants nés de couples exogames (anglophone et francophone)
vont bientôt dépasser en nombre ceux nés de parents anglophones.
Les deux tiers de ces enfants sont bilingues et biculturels; ils
se nomment Patrick et Érika Ducharme Steeves; Jennifer, David, Gabriel
et Roxanne Laveman Kakon; Thomas et Jeanne Guénette-Dougherty…
Qu'est-ce qu'un anglophone?, se demandait Alexander
Norris. Les experts consultés l'ont convaincu qu'il correspondait
bien peu aux vieux stéréotypes. Les jeunes surtout se rapprochent
de plus en plus des francophones par leurs valeurs et leur style
de vie.
Un Américain parmi les francophones
Mon voisin, Fred A. Reed, signe des articles dans
La Presse. Comment se fait-il qu'un anglophone écrive en
français dans un journal francophone et habite un quartier majoritairement
francophone ?
Fred Reed a élevé sa famille à Montréal et il a
choisi d'y vivre en français avec la majorité. Américain de naissance,
il ne connaissait rien du Québec et encore moins du fait français.
Ce fut un choc de découvrir qu'il pouvait vivre à Montréal sans
avoir aucun contact avec la majorité. Il a donc décidé de prendre
fait et cause pour ces francophones isolés en Amérique du Nord.
« J'ai un faible pour le petit, le 'mal-pris', celui qui s'obstine
malgré tout à se maintenir. Je considère la survivance du peuple
québécois comme une espèce de miracle ».
Plus souvent à Téhéran qu'au Canada, c'est ici au
Québec que sont ses nouvelles racines. « C'est ici chez moi,
bien que, contrairement à mon petit-fils, dit-il, je ne serai jamais
francophone. »
Une économie en restructuration
Traditionnellement aux mains des anglophones, comment
l'économie de Montréal a-t-elle traversé la turbulente période des
dernières décennies ? Il y a maintenant six ans, le Board of
Trade of Metropolitan Montreal fusionnait avec la Chambre de commerce.
Les deux communautés d'affaires collaboraient depuis une dizaine
d'années, mais on estimait qu'un seul organisme aiderait à remettre
Montréal sur pied. Le tout nouveau président de la Chambre de commerce
du Montréal métropolitain, David McAusland, explique que Montréal
a dû surmonter deux grandes crises : « Parlons en premier lieu
plutôt d'une transition sociale provoquée par l'exode des anglophones.
Cette évolution était peut-être nécessaire, mais il a fallu réorganiser
le monde des affaires. En deuxième lieu, comme partout en Amérique
du Nord, nous sommes passés d'une économie traditionnelle à une
économie du savoir, avec pour conséquence un taux de chômage très
élevé. »
Pour David McAusland, qui est aussi avocat spécialisé
en fusions et acquisitions d'entreprises, la clé du succès du développement
économique de Montréal réside en grande partie dans la formation
à la compétitivité des marchés et, pour ce faire, le bilinguisme
est essentiel : « Les anglophones du Québec sont mieux
préparés, leur niveau de bilinguisme est très élevé, c'est remarquable.
Mes trois jeunes enfants fréquentent l'école française et ils sont
déjà tous bilingues. »"
L'Outaouais, région oubliée?
John Trent est l'un des fondateurs d'Alliance Québec.
Il est aussi président fondateur d'Alliance Outaouais et membre
du conseil d'administration. Dans la région qu'il habite et qu'il
a choisie pour sa beauté et la proximité de l'Université d'Ottawa,
on remarque étrangement une légère hausse du nombre d'anglophones
venus s'y établir depuis quelques années. La question des impôts
surgit spontanément. M. Trent explique : « D'une part, c'est
magnifique ici et, à long terme, le coût de la vie est moins cher
qu'en Ontario. Malheureusement, plusieurs anglophones n'ont aucunement
l'impression de vivre au Québec, uniquement un dortoir pour eux ».
J'ai rencontré John Trent chez sa belle-mère francophone
à Montréal. Natif de Toronto, il a étudié à Paris, à Harvard et
à l'Université de Montréal. « Il était essentiel pour moi de
connaître la langue française et la communauté francophone si je
voulais m'impliquer dans les affaires canadiennes et, si j'ai choisi
d'enseigner les sciences politiques à l'Université d'Ottawa, c'est
parce que c'était pour moi l'image de ce que ce devait être une
université au Canada. »
M. Trent est convaincu que de gros efforts ont été
faits pour rendre bilingues les services et l'affichage des commerces
dans sa région. Mais il insiste pour expliquer que si des municipalités
telles que Wakefield et Shawville, anglophones à 90 %, résistent
encore, c'est peut-être pour des raisons historiques : « Il
y a des villages ici et là qui sont anglophones, il faudrait le
reconnaître et accepter l'affichage bilingue. Il faudrait même être
fiers de ces communautés » et il ajoute sérieusement, mais
avec un petit sourire aux lèvres : « On pourrait écrire, par
exemple, dans les dépliants touristiques du Québec : ' Venez voir
notre petit coin anglophone au Québec'. » Il ne faut pas oublier,
précise-t-il, que l'Outaouais, de Buckingham jusqu'à Aylmer, a été
fondé et développé par des anglophones, des Irlandais et des Américains,
même s'ils ne forment plus aujourd'hui que 15 % de la population.
John Trent, père de quatre enfants qui se considèrent
de langue maternelle française, souhaiterait qu'au Québec on soit
fier d'un passé commun, qu'on reconnaisse que le Québec a été fondé
par deux cultures et, ajoute-t-il pour conclure : « Même
si de nos jours tout doit être en français, on peut aussi faire
une place pour les anglophones ».
Les Cantons-de-l'Est : voisinage et bonne entente
C'est à Sherbrooke, dans une maison entourée d'un
boisé, que le président des Townshippers, Gary Richards, a installé
son bureau. L'environnement est carrément francophone. C'est dans
les rues de Sherbrooke qu'il a appris le français. Il se définit
lui-même comme biculturel, mais anglophone.
Il aime raconter ses origines modestes comme celles
de nombreuses personnes âgées de sa région. : « Mon grand-père
a émigré du pays de Galles et, toute sa vie, il a fait des ménages
comme beaucoup d'immigrants ici ». Et on peut sentir sa fierté
lorsqu'il regarde la photo de sa fille, bientôt médecin vétérinaire,
qui, précise-t-il, est non seulement bilingue mais aussi biculturelle :
« J'ai choisi de lui faire connaître la culture francophone,
et c'est en grande partie dans des écoles françaises qu'elle a été
scolarisée ».
L'histoire de ma famille est un peu à l'image de
celle des Cantons-de-l'Est, ajoute Gary Richards : « Il
règne ici un climat de bonne entente, de bon voisinage et, comme
vous pouvez le remarquer, le visage des Cantons-de-l'Est est essentiellement
francophone maintenant ». N'oublions pas, tient-il à rappeler,
que les anglophones sont venus dans les Townships près de 50 ans
avant les francophones. Il est intéressant de savoir qu'en 1860,
100 000 anglophones vivaient dans la région, soit plus qu'à
Montréal à ce moment-là. Aujourd'hui, l'érosion semble terminée.
Les 45 000 citoyens de langue anglaise représentent 8 %
de la population. Si les relations entre les communautés anglophone
et francophone ont pu si bien évoluer, c'est grâce, dit-il, aux
allophones : « Ils sont venus chez nous et, par leurs
attitudes de conciliation, ils ont largement facilité les rapprochements.
Je pense bien que c'est aussi ce qui va arriver bientôt à Montréal ».
Gary Richards s'est engagé dans une association
de défense des droits des anglophones pour faire en sorte d'aplanir
les problèmes qui pourraient surgir entre les deux communautés :
« Deux choses préoccupaient plus particulièrement notre communauté
: d'abord l'accès à des services en santé. On a fait du lobbying
auprès de la ministre, et finalement tout s'est bien passé. Maintenant,
il faut s'occuper de la formation technique de nos jeunes moins
scolarisés. C'est là que sont actuellement les emplois dans notre
région, et nos jeunes sont mal préparés. »
M. Richards est persuadé que le momentum est bien
choisi et que maintenant peu d'anglophones croient que le Québec
redeviendra bilingue : « Il est temps que les technocrates
réalisent que la langue anglaise devrait avoir sa place dans la
société québécoise parce qu'elle est la langue majeure du continent. »
Et il ajoute avec beaucoup d'émotion : « Ce que je trouve
triste, c'est que la majorité des anglophones soient restés depuis
trop longtemps dans les gradins de la vie québécoise. On a beaucoup
de valeur et beaucoup à offrir… »
L'Université Bishop's, une tradition en transition
Difficile de terminer ce tour d'horizon des Anglo-Québécois
sans s'arrêter à l'Université Bishop's, symbole par excellence de
la tradition anglo-saxonne. L'université est située à Lennoxville,
petit village anglophone à quelques kilomètres de Sherbrooke.
Mme Janyne Hodder, principale et vice-chancelière,
en dirige les destinées depuis un peu plus de quatre ans. Élevée
à Ahuntsic par une mère francophone et un père anglophone, elle
se définit comme essentiellement biculturelle. Avant d'arriver à
Bishop's, elle fut sous-ministre adjointe au ministère de l'Éducation
du Québec, responsable des relations avec la communauté de langue
anglaise.
« Quand je suis arrivée ici, j'ai ressenti
un grand choc, suivi d'un coup de foudre. C'était propre et beau,
et je me suis dit qu'on avait dû beaucoup aimer Bishop's pour en
avoir si bien pris soin. » Bishop's, rappelle-t-elle, a perdu
au cours des années 70 la moitié de sa clientèle qui provenait
des régions du Québec où s'étaient installés des cadres anglophones :
Arvida, Shawinigan, Thetford Mines. Tranquillement, l'université
s'est rebâti une clientèle anglophone hors du Québec. « Nous
recevons des jeunes du Canada, des États-Unis, mais aussi des francophones
(20 % de la clientèle) de la province. Ces transformations
ne semblent pas avoir modifié l'orientation profonde de l'école,
qui est et demeure de donner au premier cycle une formation large
et ouverte », ajoute Mme Hodder. « Nous sommes bien intégrés
dans la communauté qui, à son tour, profite de notre réseautage
ici et à l'étranger. Nos infrastructures sportives et culturelles
sont ouvertes aux gens de la région. Il n'y a pas de clôture à Bishop's,
la piste cyclable traverse le campus. »
Lorsque nous avons rencontré madame la principale,
qui réside sur le campus, c'était à la veille de la rentrée scolaire
et, comme tous les ans, les nouveaux étudiants allaient bientôt,
en pleine nuit, lui chanter, sur le porche de sa maison, l'hymne
de l'école. Tradition oblige!
Source : Infolangue, automne 1999
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