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Dossier linguistique - Entrevue avec Lise Bissonnette

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La langue, outil premier des journalistes
Entrevue avec Lise Bissonnette
Noëlle Guilloton

« La langue, c'est l'outil premier du journaliste », affirme Lise Bissonnette. La directrice du quotidien Le Devoir prêche par l'exemple, dans ses textes journalistiques aussi bien que dans ses écrits de fiction, en maniant avec efficacité, plaisir et succès une langue vive, riche, exigeante. Elle nous fait part de ses réflexions sur la responsabilité des journalistes en la matière et sur leur formation, sur le rôle de l'école, ainsi que sur la norme linguistique.

Le journal est le seul contact que bien des gens ont avec l'imprimé. Si cinquante pour cent de la population lisent régulièrement un journal, on comprend la responsabilité d'écrire le mieux possible qui incombe aux journalistes. Se soucier de la correction de la langue, c'est en effet une exigence que Lise Bissonnette impose à l'équipe de rédaction du Devoir, et elle aimerait même y ajouter celle d'« écrire avec élégance ».

Précision des faits, précision de la langue

À cause de l'environnement médiatique nord-américain de langue anglaise, « on doit continuellement lutter pour maintenir une qualité de langue et d'expression qui soit au moins satisfaisante : on ne cesse de penser à la qualité du français, c'est un défi quotidien ». La vigilance constante des lecteurs renforce ce souci de la correction de la langue pour la quarantaine de journalistes du Devoir. Mais le temps manque souvent, les corrections doivent se faire à toute vitesse, avec très peu de ressources, dans des conditions difficiles, pires mêmes que du temps des typographes et des ateliers de composition. Ce n'est pas que les journalistes, qui travaillent à l'ordinateur, écrivent moins bien maintenant qu'autrefois, mais une correction à l'écran demande plus de temps qu'une correction à la plume. Au Devoir, tous les textes ne peuvent pas passer à la révision : les deux correcteurs à mi-temps ne suffiraient pas à la tâche; ils doivent travailler très rapidement, en s'attachant surtout aux fautes d'orthographe et de ponctuation, sans reformuler les phrases. Priorité est accordée aux articles de la page une, de la page éditoriale, de celle des idées. Souvent, il arrive aussi à Lise Bissonnette de corriger un anglicisme, une faute d'orthographe dans un texte qu'elle relit pour le fond, ou bien dans le courrier des lecteurs qu'elle sélectionne pour publication. Elle se dit « obsédée par les anglicismes et par les tournures anglaises, absolument intraitable là-dessus ». La solution, à son avis ? les dictionnaires et les grammaires : elle y tient beaucoup et y revient souvent. Et une meilleure formation des journalistes, bien entendu. Selon elle, les jeunes journalistes n'écrivent pas si mal, pas plus mal que leurs prédécesseurs. Certains ont un style vivant, très agréable, et nombreux sont ceux qui aiment jouer avec la langue, qui manient la plume, ou plutôt le clavier, avec fantaisie, avec un brin de folie même, et qui possèdent un vocabulaire riche. Ils sont très loin de la phrase « banale sujet, verbe, complément »; du simple « qui, quand, quoi, comment, où ». Mais le risque, c'est d'une part que dans leur écriture journalistique le commentaire vienne à l'emporter sur le reste et, d'autre part, que les notions de grammaire les plus élémentaires soient parfois ignorées et que les phrases s'alourdissent de précautions inutiles et de redondances. À beaucoup de ces jeunes journalistes talentueux, il manque les automatismes orthographiques et grammaticaux que posséderaient davantage leurs aînés et qui permettent, par exemple, d'accorder « d'instinct » les participes passés... Leur formation linguistique est insuffisante, déplore Lise Bissonnette, mais les professeurs de journalisme disent que la langue ne relève pas d'eux, qu'elle doit avoir été apprise ailleurs, avant, au cégep, au secondaire. Le métier de journaliste demande de la précision dans ce qu'on écrit; précision des faits, des dates, des données, et, de la même façon, précision de la langue. Pour faire carrière dans la presse écrite, il faut avoir ce souci de la précision, de la vérification. Bien sûr, on peut s'améliorer en se faisant corriger sur le tas et en apprenant les règles, on peut suivre un cours, on peut consulter les ouvrages de référence.Haut de page

Langue du Québec et de la francophonie

Dictionnaires et grammaires font effectivement partie de la panoplie de la journaliste et de l'écrivaine : ils l'accompagnent, elle les consulte sans cesse. Lise Bissonnette se souvient très précisément des circonstances dans lesquelles, alors étudiante, elle a acheté son premier Petit Robert, à Strasbourg. Tout récemment, retournant dans la capitale de l'Alsace vingt-huit ans plus tard, l'émotion qu'elle a éprouvée en revoyant la librairie universitaire a eu quelque chose de proustien... Dans le Bélisle , elle vérifie le sens des mots québécois qu'elle a beaucoup de plaisir à employer : « Dire rapailler dans un éditorial, je trouve cela très drôle »; de la même façon, les québécismes ont leur place dans ses écrits littéraires, et « si les Français ne les connaissent pas, ils apprendront de nouveaux mots ». Lise Bissonnette aime les mots, ceux d'ici et ceux d'ailleurs, les mots avec lesquels joue un Dany Laferrière, par exemple, ou ceux de cet écrivain belge qui discutait avec son éditeur pour lui faire accepter « le cornet du téléphone ». Elle aime aussi les accents de la francophonie, chantants et ensoleillés, plus graves que pointus, et pas trop parisiens de préférence! Mais les anglicismes, les tournures anglaises, non, pas question! Et les fautes de grammaire ou d'orthographe évidemment non plus! Pas plus que les affirmations qui se veulent rassurantes de certains linguistes selon lesquels telle ou telle construction « relève d'un vieux français autrefois correct ou d'une norme linguistique québécoise dont, si on remonte dans le temps, la syntaxe est correcte... Moé, toé, ça ne se dit plus dans les situations formelles, tout simplement, et pour que quelqu'un fonctionne dans la société et soit capable de s'exprimer, il faut, si besoin est, lui apprendre à ne pas dire moé et toé, même si Louis XIV l'a dit. Qu'un enfant dise chu, passe, mais il doit aussi être capable de dire je suis... ». La pédagogue Lise Bissonnette touche là à un sujet qui lui tient à cœur depuis toujours; elle analyse les réformes dans le domaine de l'éducation en fonction de ce qu'elles font pour minimiser l'écart entre les classes sociales. Pour elle, la première mission de l'école, c'est avant tout l'égalité des chances. L'école doit donner aux enfants qui n'ont pas la possibilité de le faire chez eux l'occasion d'acquérir du vocabulaire, une articulation nette, un rapport au langage qui soit une réelle capacité de communication. Il ne faut pas que la norme linguistique qui leur est inculquée soit inutilisable ailleurs que dans leur quartier ou dans leur ville, ni même qu'au Québec. L'école doit favoriser l'accès à la langue la plus universelle possible. À son avis, loin de susciter chez l'élève un sentiment d'infériorité, loin de l'humilier, une pédagogie bien comprise peut l'amener à découvrir la richesse de sa langue, à se l'approprier. Si les habitudes linguistiques d'un enfant font que les seules personnes qui peuvent le comprendre sont ses proches, cet enfant risque d'être handicapé.

Madame la Directrice

La féminisation linguistique est toute naturelle pour Lise Bissonnette. Elle la pratique dans ses livres et dans son journal, où toutefois certains journalistes opposent encore des résistances. Mais quand les correcteurs voient un « Madame le », ils le changent. Quant à elle, donc, directrice, rédactrice en chef, écrivaine, pas de problème. Auteure lui convient moins, à cause du e muet. Ce qui lui déplaît et qu'elle supprime systématiquement dans les textes qu'elle relit, ce sont les formes coordonnées du type « les Québécois et les Québécoises, les Montréalais et les Montréalaises »; quant aux tirets, du genre lecteurs-trices, « Jamais! La langue est trop belle pour qu'on lui fasse un coup pareil! »

Le mot qu'elle préfère ? calliope. Parmi ceux qu'elle déteste : fatigue...

Lise Bissonnette a une tendresse particulière pour le mot calliope, qu'elle a choisi comme titre d'une des nouvelles de Quittes et doubles. C'est un nom commun qu'elle a déniché dans un dictionnaire américain de la musique, où il désigne un instrument de musique. Elle lui a donné en français le genre féminin, car Calliope est, dans la mythologie grecque, le nom de la muse de la Poésie épique et de l'Éloquence; selon certaines encyclopédies, un rossignol oriental porte aussi le nom de calliope. Un mot musical, chantant... qui est aussi depuis peu le nom d'une île du bassin de la Caniapiscau, baptisée, comme cent autres îles, d'un nom puisé dans la littérature québécoise par la Commission de toponymie. Quant aux mots que Lise Bissonnette déteste, il s'agit des « faux mots »de gestion à la mode, de ceux qui cachent de tout autres réalités, moins enviables, comme réingénierie ou rationalisation. Et il y a un mot qu'elle a définitivement banni de son vocabulaire, c'est le mot fatigue, dont on use et abuse, à tout propos. Lise Bissonnette a donc décidé voilà longtemps qu'elle ne serait jamais fatiguée... À voir son énergie et sa vivacité, elle tient parole!

Source : Infolangue
Hiver 1997-1998, volume 2, numéro 1

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