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La parole est à lui
Entrevue avec Michel Désautels
Daniel Moisan
L'animateur de Zap radio et du magazine Les
Jeux sont faits, à Radio-Canada, est reconnu par le public autant
que par ses pairs pour ses talents de communicateur et pour la grande
maîtrise qu'il démontre de son principal outil de travail, la langue
française. Le Mérite de la langue française dans les médias vient
d'ailleurs de lui être décerné. Faisons plus ample connaissance
avec cet homme de radio au naturel raffiné.
La radio est son univers. Il affirme même : « Mon
école à moi, c'est la radio. » Michel Désautels y fait carrière
depuis près d'une trentaine d'années; il y a rencontré sa femme,
Chantal Jolis; c'est presque une vocation. Et son intérêt pour la
communication en français n'y est pas étranger. Sa mère déjà, qui
écoutait beaucoup la radio, attachait une grande importance à la
correction de l'expression, même si elle avait peu d'instruction.
« Elle nous reprenait sur nos fautes, mais nous encourageait
quand nous employions un mot à bon escient. » Pour ce professionnel
de la parole, la lecture ne se dissocie cependant pas de l'expression
orale, ni du plaisir. Il se souvient de la version illustrée de
L'Iliade et de L'Odyssée qu'il a reçue en cadeau à six ans : ce
fut la découverte de la richesse des mots alliée à celle de l'histoire.
Et il reste reconnaissant envers ce préfet de discipline clairvoyant
qui lui a suggéré de lancer un journal d'école pour occuper ses
longues périodes de « corridor »... Même s'il ne travaille
pas dans la presse écrite, Michel Désautels reste près de l'écrit
par la lecture : il déplore d'ailleurs qu'elle ne soit pas suffisamment
encouragée. C'est pour lui une façon de progresser, notamment dans
la maîtrise de sa langue.
« Mon intérêt pour le français a toujours existé,
mais mes préoccupations quant au français qu'on parle et qu'on diffuse
ont été accrues par mon séjour à Timmins, dans le nord-est de l'Ontario,
puis à Toronto. J'y ai vraiment pris conscience des besoins des
francophones, de l'érosion du français, de l'influence de l'anglais
sur la langue de tous les jours. Et l'image que les jeunes francophones
ont d'eux-mêmes s'y trouve dépréciée. » Michel Désautels en
a gardé une grande méfiance à l'égard des anglicismes. Il apprécie
les rappels qui touchent à l'emploi des mots que fait Guy Bertrand,
à Radio-Canada, mais déplore le peu de formation et d'encadrement
fourni actuellement au personnel d'antenne. 
Pas la mode, les modèles
Ce qu'il valorise, c'est une langue simple, claire,
qui ne cherche pas à impressionner ni à suivre les modes... Mais
des modèles, oui, il en a eu. Miville Couture, par exemple, « qui
s'exprimait bien, mais était tout sauf constipé. Comme chef des
annonceurs, il était très rigoureux dans la sélection des candidats
et dans l'encadrement qu'il leur donnait. En ondes, il savait manier
deux ou trois niveaux de langage, avec beaucoup de souplesse. »
D'autres après lui, comme Pierre Chouinard, qui animait quand Michel
Désautels était adolescent l'émission qui s'appelait déjà Montréal
Express : « Pour moi, il était un modèle, car il amenait
un peu de fraîcheur dans une antenne qui était souvent trop stricte.
Très naturel, mais avec une maîtrise de la langue tout à fait remarquable.
Je me disais, à 16 ou 17 ans, que sa façon de travailler me plaisait
et que j'aimerais bien faire cette émission : par la suite, je l'ai
animée pendant huit ans. » Il voue aussi une grande admiration
à Pierre Nadeau, pour son panache, son élégance rare qui n'a rien
de hautain. Quant à Pierre Pascau, « il a été une stimulation
pour moi. Il ne le sait même pas. Il avait un magazine quotidien
et avait reçu en studio un groupe d'adolescents du secondaire pour
parler de leur but dans la vie, de leurs rêves, et je faisais partie
de ce groupe. Il m'a demandé ce que je voulais faire. Je ne savais
trop : j'avais été un enfant comédien dès l'âge de sept ans, j'avais
ensuite pensé à la traduction.... Il m'a dit : <Je t'ai écouté
et je pense que tu devrais aller vers le journalisme.> J'entendais
pour la première fois quelqu'un me dire ce que, un peu secrètement,
j'entretenais sans trop me l'avouer. S'il lit cet article, je le
salue. »
Le plaisir s'accroît avec l'usage
Michel Désautels s'exprime avec une aisance et un
naturel que peu d'animateurs possèdent. Quant à son souci de la
qualité de la langue, il ne lui semble pas partagé par les humoristes,
les chanteurs, les comédiens à qui on demande d'animer des émissions
sans autre formation. Chez lui, ces qualités sont le résultat d'une
prise de conscience de l'importance de cet outil qu'est la langue
pour un communicateur, et d'efforts constants. Et ce travail lui
plaît visiblement : « Je pense que ces résultats viennent avec
le temps. C'est l'œuvre d'une vie. Contrairement à beaucoup de choses,
la langue qu'on parle, qu'on écrit, est toujours en mutation. On
avance, on mûrit, et le plaisir s'accroît avec l'usage. » Ce
qui doit être vrai : son sourire en témoigne.
Mais, pour notre animateur, simplicité ne veut pas
dire familiarité. Il exclut le tutoiement en ondes, par exemple,
tout comme il le déteste dans les slogans publicitaires. « À
mes débuts à Radio-Canada, il m'arrivait souvent d'utiliser le tu
en entrevue quand j'avais des intérêts proches de mes invités, ou
que nous étions du même âge. C'était déjà un grand sujet de débat
personnel, et nous nous posions la question entre collègues. On
croyait à tort qu'il fallait tutoyer pour donner une impression
de détente. Je me suis ensuite rendu compte que c'était davantage
une façon d'éloigner l'auditeur, de l'exclure, qu'un manque de respect
envers l'invité qui souvent se prête au jeu, surtout dans le milieu
de la chanson ou du sport. Quand on connaît bien l'invité -- et
avec les années certains deviennent des amis -- le vouvoiement peut
paraître bizarre, mais c'est une forme de respect pour l'auditoire,
et cela permet une distance nécessaire pour aborder certaines questions,
qu'on n'aborde pas de la même façon en tutoyant. »On se souvient
que Michel Désautels a effectivement été le seul journaliste à vouvoyer
Jacques Villeneuve au Centre Molson en 1997. « Ce n'est pas
parce qu'il est jeune, que c'est un champion, qu'on a l'impression
qu'il est à nous, qu'il a les cheveux décolorés, qu'on doit le tutoyer. »,
affirme-t-il avec conviction.
Et la langue des jeunes, justement ? Le père de
deux adolescents se refuse à comparer leur langue et la sienne à
leur âge. « C'est difficile de remonter dans le temps et d'avoir
une perception exacte. Comme moi à l'époque, je crois que mon fils
de 16 ans a deux ou trois niveaux de langage qu'il utilise selon
les circonstances. À mon goût, il y en a un qu'il délaisse un peu
trop souvent, je le lui rappelle, car je sais qu'il est capable
de le manier aussi. L'école n'a pas complètement raté son coup.
L'encadrement, la volonté, l'exemple des parents finissent par jouer,
comme celui de ma mère sur moi. Il importe de savoir exprimer exactement
ce qu'on veut, de connaître le nom précis de chaque chose et de
l'utiliser. Je leur dis : <Si tu emploies le bon mot, même si
certains de tes camarades ne comprennent pas, c'est leur problème.>
Mes fils l'ont très bien compris, et je ne suis pas pessimiste,
même si cette attitude n'est pas très encouragée. »
La loi du square Chaboillez
Le direct a ses exigences, et l'improvisation, ses
pièges. On a beau maîtriser sa langue, nul n'est à l'abri de l'erreur.
Que faire ? Voici le conseil de notre professionnel du micro : « Lorsque
je me trouve en situation de travail devant un mot qui m'échappe
ou un emploi dont je ne suis pas certain, j'utilise toujours la
'loi du carré (ou du square) Chaboillez'. Elle nous vient de ce
bon vieux - et fort !-- Louis Cyr, qui était policier de la Ville
de Montréal. Un jour de canicule, il était en patrouille avec un
de ses collègues dans le quartier de Saint-Henri-Pointe-Saint-Charles.
Quelqu'un vient leur dire : le cheval de M. Tremblay est mort -
M. Tremblay était le laitier du coin -. Sous la charge et la chaleur,
son vieux cheval s'était écroulé. Les deux policiers se dirigent
vers l'endroit et trouvent le cheval étendu. L'autre policier commence
à écrire le constat : à 11 h 30, le cheval de M. Tremblay est tombé
dans le carré Chaboillez. Il se retourne vers Louis Cyr, parce que
la plaque de rue n'était pas visible : comment écrit-on Chaboillez
? Cyr se gratte le crâne, se penche, ramasse le cheval, traverse
jusqu'au coin de l'autre rue : le cheval est mort dans la rue Notre-Dame.
Voilà la « loi du carré Chaboillez ». Plutôt que de faire
ou de dire une bêtise, on contourne le problème. Je ne sais pas
si l'histoire est vraie, mais la loi fonctionne tous les jours. »Encore
faut-il disposer de solutions de rechange, richesse de vocabulaire
et moyens d'expression ! Michel Désautels serait-il donc un Louis
Cyr de la parole ?
Fort en français, il l'est certainement, mais son
mot préféré exprime la douceur : c'est câlin -- et ses dérivés --,
« parce qu'il a plusieurs sens, selon le moment, l'endroit
où il est placé dans une phrase, l'inflexion de la voix, la ou les
personnes à qui on s'adresse »... Et on croit Michel Désautels
« sur parole », vu le charme et la sympathie qui se dégagent
de lui.
Source : Infolangue, automne 1998
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