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Dossier linguistique - Entrevue avec les Faucher

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Un flambeau à passer
Marie-Christine Blais

Chez les Faucher, la langue française est une histoire de famille. D'une génération à l'autre, d'un pays et d'un continent à l'autre, on se passe le flambeau. Françoise, Sophie et François nous disent comment…

Il y a quelque chose de séculaire et de réconfortant dans l'expression « langue maternelle ». Quelque chose qui évoque une longue chaîne de femmes qui parlent et chantent à leurs enfants pour leur transmettre à la fois l'amour et la langue, et parfois même l'amour de la langue. Comme l'a fait Françoise Faucher, comédienne émérite, animatrice chevronnée, metteure en scène infatigable et… mère de quatre enfants, dont la comédienne Sophie Faucher et le journaliste François Faucher. Est-il besoin de préciser que la langue française importait par-dessus tout à cette mère hors de l'ordinaire?

« Je ne m'en cache pas, j'ai été impitoyable avec mes enfants, et je le dis très sereinement, explique en riant celle qui signe actuellement la mise en scène du Mari idéal d'Oscar Wilde à la Compagnie Jean-Duceppe. Je les ai repris, repris, repris, j'ai été embêtante, j'ai été casse-pieds, j'ai été tout ce que vous voulez, mais je les ai repris! »

« Pour moi, poursuit avec ferveur Françoise Faucher, le français est une langue précieuse, comme c'était le cas pour mes grands-parents, qui étaient tchèques mais qui avaient décidé de s'installer en France : ils ont toujours eu à cœur de parler le français le mieux possible. »

« Bien sûr, mon grand-père s'exprimait avec un fort accent et ma grand-mère avait plus de difficulté. Mais je savais très bien faire la différence entre les 'fautes de frappe' de ma grand-mère et le français que maman m'enseignait. Car c'est maman qui savait, c'est maman qui était la référence. Elle parlait un français impeccable. Et elle adorait la littérature. Elle n'avait pas d'argent, mais lorsqu'elle aimait un livre, elle le faisait relier en beau cuir - je les ai encore, tous ses beaux livres. Parce que transmettre, c'est important, mais préserver, ce l'est tout autant. »Haut de page

Une Québécoise avec un accent, tout simplement

« C'était un souci constant pour ma mère », se rappelle Sophie Faucher, qui joue d'ailleurs sous la direction de sa mère dans Le mari idéal. « Maman répétait toujours : 'Il faut dire les choses' - comme je l'ai entendue, cette phrase! (rires). Bien sûr, cela faisait de nous des enfants qui étaient un peu différents, qui avaient 'un accent'. Et adolescente, j'en ai versé des larmes. Mais en même temps, je savais que je voulais faire du théâtre et que ma 'différence' m'ouvrait plus de portes. Étrangement, c'est par les mots que j'ai pu être mieux dans ma peau. Et quand on m'a demandé, en 1998, d'être la porte-parole de la Fête nationale, j'ai compris que j'étais pour tout le monde une Québécoise avec un accent, tout simplement! »

Même son de cloche chez François, journaliste à la section Sports de la salle des nouvelles de Radio-Canada et à qui on a demandé, cette année, d'être « sur le beat du Canadien , pour reprendre l'expression consacrée! » Michel Bergeron me taquine toujours en disant : « Ça s'peut-tu, un Français sur le hockey! », relate en riant aux éclats François Faucher. « C'est vrai que, enfants, nous n'étions pas tout à fait pareils aux autres élèves, reprend-il, même à ceux qui, comme nous, fréquentaient des écoles dirigées par des Européens. Je parlais comme mon milieu le faisait, avec un petit accent pointu. Mais il faut reconnaître que cela m'a permis d'être un meilleur communicateur, que le fait de bien parler le français est un atout dans mon métier, et le mérite en revient à mes parents. Bien sûr, il y a parfois des commentaires d'une colossale finesse, du genre 'Hey, le Français', mais comme on me dit aussi 'Tu parles bien'… »

Le merle blanc

Étrangement, ce sentiment d'être différent, Françoise Faucher le ressent également, et depuis toujours. Elle emploie même les mots « déplacée, je suis toujours déplacée » pour expliquer son rapport au monde. Avouez que ce n'est pas le terme que vous associeriez spontanément à cette grande dame qu'est Françoise Faucher. Et pourtant…Haut de page

« Je suis toujours le merle blanc, explique-t-elle. Mes grands-parents parlaient avec un accent 'étranger', nous étions des émigrés, il ne fallait pas parler allemand devant les autres pour ne pas avoir l'air d'espions. Et puis, pour bien faire, en 1939, ma famille m'a envoyée en Bretagne pour que je ne souffre pas de la guerre. Quel choc! Il y avait là des gens qui parlaient la même langue que moi, mais qui étaient incompréhensibles, je pense notamment à de vieux paysans bretons qui s'exprimaient en breton ou dans un patois très éloigné du français que je connaissais. Et on se moquait de moi, petite Parisienne, parce que je ne parlais pas comme les petites filles de l'endroit. Mais au moins, ça m'a permis d'apprendre des expressions qui m'ont bien servie par la suite. Voyez-vous, c'est là que j'ai appris qu'on 'barrait la porte', comme ici. (rires) »

« Quand mon mari Jean et moi sommes arrivés ici en 1951, reprend Françoise Faucher, nous n'avons pas eu de choc. À Paris, nous avions pour amis des Québécois venus étudier au cours d'art dramatique, Georges Groulx et sa femme Lucille Cousineau, Guy Provost et sa femme Denise Vachon. Ils étaient justement en France pour se défaire d'un accent qui leur fermait certaines portes à l'époque. Grâce à eux, notre oreille était déjà accoutumée au québécois, surtout qu'ils en remettaient pour nous faire rire! Et puis, j'avais ma carapace de merle blanc, qui m'a été bien utile, quand, jeune maman, je suis allée chez Dupuis, que j'ai voulu acheter des brassières pour mon bébé et qu'on m'a envoyée au rayon des soutiens-gorge (rires). Mais je ne me suis jamais fermée à la langue du Québec parce que j'étais attentive à la différence, à cause de la Bretagne et de mes grands-parents. Le français se parlait de différentes de la Bretagne et de mes grands-parents. Le français se parlait de différentes façons, voilà tout. »

« Ce qui ne veut pas dire que je trouve cela joli tout le temps. Parler français, c'est une grâce du ciel. On a une belle langue, avec des tas de mots superbes et précis, avec une musicalité bien à elle. La transformer en une espèce de charabia, c'est manquer de respect envers tous ceux qui nous précèdent, qui se sont acharnés à la parler, à faire en sorte qu'il y ait une littérature. Je veux bien descendre dans la rue pour défendre la langue française. Mais je veux savoir de quelle langue française il s'agit. Vous rappelez-vous ce qu'écrit au tableau noir le vieux professeur alsacien qui doit cesser de parler le français à cause de l'envahisseur prussien, dans La dernière classe d'Alphonse Daudet? : 'Celui qui parle bien sa langue possède la clé de sa liberté'. Les accents, le vocabulaire propre à une région, ce n'est pas un problème. Mais je ne veux pas qu'on massacre la syntaxe. C'est toute une langue qui s'effiloche, c'est une pensée qui se désintègre… Les Français ne se rendent pas compte, ils sont à battre, ils ne font rien pour défendre leur langue, au contraire, et c'est criminel. C'est nous, ici, les gardiens attentifs du français parce que nous savons que c'est fragile. Mais les Français ont tendance à croire que, comme tous les bonnes choses françaises, c'est inépuisable, une langue. »

« Il m'arrive de dire un mot et de me rendre compte que je ne l'ai pas utilisé depuis 20 ans, poursuit-elle. Pourquoi? Cela me fait peur, l'appauvrissement de notre vocabulaire. Pendant plusieurs années, j'ai fait partie d'un groupe qui s'appelait Mémoire d'une époque, avec Fernand Dumont, Hélène Pelletier-Baillargeon, et, l'été, nous écoutions des tonnes de cassettes de vieilles gens d'ici qui se racontaient, des colons, des religieuses, des hommes de chantier... C'était un panorama de tous les accents possibles du Québec. Eh bien, tous ces gens étaient des grands seigneurs lorsqu'ils s'exprimaient. Leur syntaxe était parfaite, leur vocabulaire, riche. C'était bouleversant d'entendre avec quelle prestance ces gens s'exprimaient. Qu'en serait-il aujourd'hui? »

Et c'est cette passion qui explique l'attitude de grand-maman Françoise avec ses petits-enfants, notamment les deux plus petites, Alexia, 4 ans, fille de François, et Clémentine qui avait trois ans et trois quarts au moment de l'entrevue, fille de Sophie : « Je veux que mes petits-enfants sachent le français québécois, mais aussi le français international. Ce sont deux outils, et chacun a sa fonction. Je veux qu'ils puissent choisir. En d'autres termes, je continue donc d'être embêtante et je les reprends! »

Source : Infolangue, automne 1999

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