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Comment s'écrit la science
Michel Bergeron
Même si le français semble perdre du terrain dans
les sciences, il demeure capable désigner les nouvelles réalités.
Et nombreux sont ceux et celles qui revendiquent une place de choix
pour le français dans ce domaine, notamment l'auteur de cet article,
rédacteur en chef pour l'Amérique du Nord de la revue Médecines/sciences.
Toute société qui désire s'épanouir pleinement au
XXIe siècle, comme au XXe et au XIXe,
se doit d'intégrer le savoir scientifique, et cette appropriation
passe par le verbe. Le langage, à l'origine de la création scientifique,
est un préalable à sa diffusion. Nul mieux que Lavoisier n'a décrit
cette relation et c'était à la fin du XVIIIe siècle :
« On ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la
science, ni la science sans le langage. »
La place de toute langue nationale comme langue
scientifique se situe à deux niveaux : la diffusion des connaissances
et la formation de la pensée individuelle. L'importance de la diffusion
des connaissances et la nécessité des échanges entre les chercheurs
de toutes disciplines furent rapidement reconnues et réalisées à
des degrés divers par la correspondance entre savants, les rapports
des premiers chargés de mission que furent les explorateurs et,
finalement, par les revues savantes.
La communication au sein de la petite communauté
des savants a mené ceux-ci à utiliser une langue commune universelle
: ce fut le latin d'Érasme de Rotterdam. Puis, avec l'extension
du savoir apportée par l'invention de Gutenberg, quelques langues
modernes (espagnol, français, allemand, anglais) ont atteint un
niveau relatif d'universalité, du moins à l'échelle européenne.
Dans la phase novatrice de la recherche, en général
technique et hautement spécialisée, mais surtout marquée par l'accumulation
de données, le chercheur doit soumettre ses travaux à la critique
préalable de ses pairs. Il doit forcément avoir recours à une langue
commune, qui est depuis cinquante ans l'anglais mais pas toujours
nécessairement l'anglais.
Dans la phase d'information et de synthèse des connaissances
existantes et surtout dans celle de diffusion vers un large public,
le chercheur doit utiliser la langue de ses étudiants et celle de
ses concitoyens afin de rendre accessibles les résultats de ses
travaux de recherche et leur appropriation par la société. Cette
appropriation par nos sociétés francophones doit se faire en français,
et l'État doit s'assurer que les véhicules de transmission du savoir
sont efficaces à tous les niveaux.
L'information scientifique dans le cyberespace
La « démocratisation » (pas encore universelle)
de l'accès à l'information dans le cyberespace change les habitudes
de travail et touche toutes les pratiques basées sur la découverte
scientifique, que ce soit en médecine, en chimie, en sciences sociales,
... en modifiant la facilité et la rapidité des échanges des
experts eux-mêmes d'une part, ainsi que la relation entre les experts
et le citoyen d'autre part. Si ce dernier est plus informé - ce
qui est bien -, il n'est pas nécessairement mieux informé.
Et être informé n'est pas nécessairement savoir. Le savoir est autre
chose qu'une collection de données brutes, c'est avant tout analyse
de données, compréhension et interprétation, expérience et synthèse
globale, ce que ne possède pas l'expert improvisé. En revanche,
l'augmentation du niveau d'information du citoyen obligera tout
professionnel, tout expert à se soumettre à un processus de formation
continue et d'acquisition de connaissances sur les applications
récentes de la recherche.
De l'espoir pour les langues nationales
Il faut insister sur la présence du plurilinguisme
dans le cyberespace, d'autant que les grands éditeurs internationaux
encouragent l'utilisation de l'anglais comme seule langue scientifique
internationale. C'est maintenant un fait acquis que, même si tous
les chercheurs n'en ont pas encore compris l'importance, la francophonie
roule sur les autoroutes électroniques dont celles de la science.
Loin d'être une menace, Internet est une occasion formidable de
diffusion pour les langues nationales; il devra justement permettre
de leur redonner une place légitime dans le monde de la communication
et de la publication scientifique. 
La francophonie doit tenir compte d'une dimension
qui déborde la simple communication : celle du prestige et de l'autorité
qui accompagne certaines revues savantes parmi les plus citées dans
le monde. Ainsi, les travaux du chercheur reçoivent le label de
qualité non pour leur valeur intrinsèque mais à cause du renom de
la revue qui les publie et de la langue dans laquelle ses travaux
sont écrits. Les langues nationales ne sauraient accepter d'être
réduites à un rôle secondaire. Toute société se doit de réagir quand
s'installe insidieusement un rapport formel entre la qualité d'une
recherche et la langue utilisée pour la diffuser; il ne faut jamais
accepter l'équation que tout ce qui est en langue étrangère est
bon, tout ce qui est dans notre langue est pauvre. On sait depuis
des décennies que les chercheurs publient sous le diktat du publish
or perish : to be published or not to be, to be quoted or not to
be.
Or, la citation comporte une dimension sociologique
importante. Beaucoup de chercheurs ne sont pas cités par leurs pairs
pour des raisons autres que scientifiques; par exemple les maigres
budgets des bibliothèques qui ne permettent plus l'abonnement aux
revues en langues étrangères autres que l'anglais, ce qui a pour
effet d'inhiber la diffusion universelle des travaux de recherche
et de rendre impossible leur citation. Il faut espérer que, grâce
aux réseaux électroniques, les chercheurs du monde entier, quelle
que soit leur langue maternelle, obtiendront la place qui leur revient
au sein de la République de la Science.
Importance des revues de synthèse
On assiste depuis trois décennies à un accroissement
du nombre de chercheurs et à une explosion de l'information, en
particulier dans les sciences biologiques : il se publie de dix
à cent fois plus de travaux en sciences de la vie qu'en physique.
Cela s'explique par une meilleure connaissance de l'unité structurale
de toute cellule : « Ce qui est vrai de la bactérie l'est également
de l'éléphant », aimait répéter le Prix Nobel Jacques Monod.
Pour l'individu qui tend à se surspécialiser, il
est difficile de maîtriser l'information scientifique. Combien de
revues savantes un chercheur peut-il parcourir en un mois, et surtout
combien d'articles peut-il vraiment lire avec le sens critique constamment
à l'affût ? C'est pour cette raison que les revues possèdent
un système sévère de révision des articles avant publication. À
cause de ces contraintes, les chercheurs se limitent à quelques
revues. À cela s'ajoutent les contraintes des éditeurs en ce qui
a trait au nombre de pages. De plus, la limite imposée pour le nombre
de citations compromet sérieusement la diffusion des travaux de
chercheurs exclus du réseau des grandes revues. Ce qui est en jeu,
c'est la survie des individus, des groupes de recherche qui sont
jugés non sur la qualité de leurs travaux mais sur leur présence
dans les revues internationales, pour ne pas dire américaines. Un
véritable impérialisme culturel scientifique s'est établi au cours
des années. Cette explosion des communications et du nombre d'articles
publiés mène directement à la nécessité d'avoir des revues de synthèse
comme Médecine/sciences.
Médecine/sciences est une revue de formation
et d'information multidisciplinaire, publiée dans la langue qui
constitue, pour 100 millions de francophones, l'outil cognitif
le plus performant, celui dont ils se servent avec le plus d'agilité
: leur langue maternelle. Elle réagit contre la spécialisation à
outrance et informe sur toutes les tendances, sur toutes les avancées
dont on peut supposer qu'elles auront des conséquences significatives
sur la compréhension des maladies, et plus généralement sur nos
connaissances des processus de la vie.
Le chercheur doit accepter l'état de diglossie voire
de plurilinguisme, ce qui est loin d'être une calamité. Le plurilinguisme
a historiquement été la voie royale qui a permis aux individus d'accéder
à la connaissance universelle. C'est grâce aux traducteurs que la
science du monde arabe a été transmise au Moyen Âge. Comprendre
une deuxième ou une troisième langue est un signe d'intelligence
et surtout un signe d'ouverture vers l'autre, vertu primordiale
de l'humaniste. Mais par-dessus tout, le français aura la place
que chaque scientifique francophone voudra lui donner.
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