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En copropriété
Le français en Afrique
Moussa Daff
Les variantes et les enrichissements régionaux sont
les éléments constitutifs d'une norme propre au français en Afrique,
et au Sénégal en particulier, « à la fois mangue et abricot »".
Léopold Sédar Senghor, ancien président de la République
du Sénégal, agrégé de grammaire, linguiste, chantre de la Négritude
et un des pères fondateurs de la francophonie, écrivait dans la
préface au Lexique du français au Sénégal : « Nous sommes pour
une langue française, mais avec des variantes, plus exactement,
des enrichissements régionaux. »
Cette variété régionale de français, qui est conforme
à une norme locale implicite, assure les fonctions de langue véhiculaire
entre Sénégalais francophones appartenant à la classe moyenne lettrée.
Il s'agit d'une variété fonctionnelle de français qui, tout en étant
proche du niveau standard, comporte des régionalismes.
Des enrichissements régionaux
Ces particularités touchent des mots et des sens;
elles peuvent être aussi de nature grammaticale ou stylistique.
Emprunts et néologismes ; restrictions, extensions de sens et métaphores
; changement de genre ou de catégorie grammaticale ; différences
de niveau de langue ou de connotation... En voici quelques exemples
: amante a le sens de « petite amie »; arachide est plus
fréquent au Sénégal qu'en France et couvre parfois les emplois de
cacahuète; latérite, « roche rouge ou brune des plateaux des
régions tropicales », est considéré comme une particularité
par sa fréquence et parce qu'il relève de la langue courante en
Afrique, alors qu'il est spécialisé en français central; banco,
harmattan, balafong, badamier, yassa, poto-poto, djembé sont considérés
comme des emprunts et des néologismes liés à la nécessité de dénommer
des réalités étrangères à la civilisation de l'Hexagone. Quant à
absenter quelqu'un, coépouse ou co-épouse « épouse d'un polygame,
par rapport aux autres épouses du même homme », et bureaucrate,
dans le sens non péjoratif d'« employé de bureau », ce
sont des particularités qui relèvent respectivement de la syntaxe,
de la forme des mots et du sens.
Ces mots et ces sens particuliers au français du
Sénégal sont nombreux et ont fait l'objet d'un relevé assez exhaustif
(dont on trouve une bonne partie dans l'Inventaire des particularités
lexicales du français d'Afrique noire). C'est pourquoi, dans le
français courant du Sénégal qui n'est ni un « petit français »
ni un « français populaire », mais un français qui a su
s'intégrer dans un tissu socioculturel authentiquement sénégalais,
on rencontre un important lexique dont l'acceptabilité ne pose pratiquement
plus de problème. Les expressions comme : école coranique, « école
religieuse musulmane où l'on enseigne l'arabe et le Coran »;
calèche, « voiture découverte à deux roues et une seule banquette
tirée par un cheval », contrairement au français central où
le terme est réservé à une voiture à quatre roues munie à l'arrière
d'une capote à soufflet ; descendre, « quitter le travail ou
l'école »; dibiterie, « lieu où l'on prépare et où l'on
vend de la viande grillée »; marier, dans le sens d'«
épouser »; et celles qui sont la marque de l'influence des
langues nationales sur le français comme : chercher une femme (wuut
jabar), « avoir l'intention d'épouser la fille à laquelle on
vient faire la cour »; payer leur travail (fay seen ligèy)
« verser en guise de rémunération la somme convenue pour l'exécution
d'un travail »; travailler quelqu'un (marabouter, envoûter)
; choisir de rompre, « divorcer », dans le sens wolof
de tas ; faire ou défaire mes tresses (mu lettma mba mu firima),
« m'ôter un doute, dire clairement les choses », sont,
comme dirait Makouta-Mboukou, « accessibles »à tout Sénégalais
francophone.
Une coloration africaine
Ces faits de langue montrent également que les Africains,
ayant adopté la langue française au lendemain des indépendances,
se sont réellement approprié cette langue tout en conservant leur
tradition et leur culture. En conséquence, le français a été, dans
la plupart des cas, adapté aux réalités locales. Cette nouvelle
mission du français, qui consiste à véhiculer les valeurs culturelles
et linguistiques dont les Africains ont indéniablement besoin, explique
et alimente la norme linguistique que certains écrivains revendiquent
très clairement. Massa Makan Diabaté, auteur de la célèbre Trilogie
de Kouta, déclare ainsi : « J'essaie de donner à mon français,
qui n'est pas le français de France, une coloration africaine, en
y mêlant des proverbes, des récits et surtout en faisant, comme
je l'ai toujours dit, « quelques petits bâtards à la langue
française », (...) mais je pense que je suis fondamentalement
francophone ».
Par le biais de tels écrivains africains, la littérature
en français langue seconde procurera donc une attestation écrite
à la norme du français africain. En outre, les écrivains en général
et les locuteurs en particulier marquent par l'usage du français
qui leur est propre leur double appartenance nègre et francophone.
L'écriture nègre devient alors le prolongement du mouvement littéraire
de la Négritude. La Négritude des sources est généralement définie
comme « l'ensemble des valeurs culturelles de l'Afrique noire »,
alors que la Négritude contemporaine peut se définir comme un mouvement
de libération, et donc de revendication d'une identité qui n'est
plus seulement authentiquement africaine, mais aussi enrichie par
l'apport fécond des autres civilisations et cultures du monde.
La langue de la création littéraire sera le fruit
issu de cette double identité résultant du refus de l'assimilation
totale telle que prônée par la colonisation française. C'est ce
constat qui a fait écrire au professeur Amadou Ly, à propos de la
langue poétique sénégalaise qu'« Il semble que la poésie sénégalaise
de langue française soit un ectophyte : elle n'est ni mangue ni
abricot, étant à la fois mangue et abricot. Mais un fruit qui n'est
ni mangue ni abricot, mais qui tient des deux, n'en est pas moins
un fruit. Il possède une forme, un goût, une chair qui lui sont
propres et, si on peut le dédaigner pour sa propre table, on ne
lui en niera pas pour autant sa réalité. C'est le cas de la poésie
sénégalaise (...) et, plus généralement, de la littérature sénégalaise,
et africaine, en langue française. »
Une appropriation du français
Dans les particularités du français africain, il
faut voir le signe non seulement d'une appropriation du français
qui a acquis le statut de langue seconde, mais aussi et surtout
l'expression d'une revendication de copropriété, conséquence d'une
co-présence du français et des langues de souche sénégalaise sur
une bonne partie de l'étendue du territoire national. La francophonie
africaine en général, et la francophonie sénégalaise en particulier,
est une francophonie ouverte au souffle fécond des langues et cultures
africaines. C'est sa particularité qui fait sa richesse. Elle est
réfutation du droit d'unicité et revendication linguistique du droit
de diversité des langues et des cultures dans le comportement langagier.
Les colorations que porte le français en fonction de l'espace d'accueil
sont les révélateurs de cette richesse qu'une langue de partage
peut et doit accueillir. Le français en francophonie est une langue
qui porte en elle-même les traces de sa biculturalité.
Moussa Daff est maître de conférences à la Faculté
des lettres et sciences humaines de l'Université Cheikh Anta Diop
de Dakar, au Sénégal.
Source : Infolangue, été 1998
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