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Dossier linguistique - Immigration

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Une question d'attitude
Gloria Escomel

Les allophones qui arrivent à Montréal sont dirigés vers les cofis où ils apprendront le français, langue de la société québécoise. Mais en cette phase de leur intégration, en quelle langue les Québécois s'adressent-ils à cette minorité « audible », - qu'elle soit « visible » ou « invisible »- ? Ce choix est-il révélateur de la perception qu'ils se font de leurs nouveaux concitoyens, les encourage-t-il dans leur francisation ?

Des études basées sur la théorie de l'accommodation sociale - selon laquelle, en milieu interculturel, la langue choisie pour s'adresser à un interlocuteur est révélatrice de la réaction envers l'autre -, rendent compte de trois cas : la « convergence »(le fait de parler la langue de son interlocuteur), le « maintien » (le fait de parler sa propre langue), et la « divergence »(le fait d'accentuer la différence entre les deux langues), trois termes assez révélateurs d'attitudes spontanées.

Richard Y. Bourhis, professeur au Département de psychologie de l'UQAM, démontre dans plusieurs articles que la convergence entre francophones et anglophones à Montréal a augmenté. En effet, le taux d'anglophones répondant en français à des francophones équivaut actuellement au taux de francophones répondant en anglais à des anglophones, ce qui n'était pas le cas naguère. Ses enquêtes sur le terrain, menées dans divers quartiers anglophones ou francophones, interprètent le choix des réponses faites dans l'une ou l'autre langue à une même expérimentatrice, parfaitement bilingue, leur posant la même question (« Où se trouve la station de métro ? », par exemple) en français ou en anglais. Le renseignement obtenu, les « cobayes » répondent à un bref questionnaire vérifiant leurs connaissances linguistiques et les raisons qui motivent le choix de la langue employée. Dans l'enquête menée en 1997, M. Bourhis, qui étudie également les relations interethniques, fait appel à une expérimentatrice de race noire.

« Les résultats indiquent que le taux de convergence des anglophones envers elle est moindre que celui des francophones envers les minorités visibles, explique-t-il. Mais comme nous n'avons pas considéré auparavant ce facteur, nous ne pouvons comparer les résultats. Trop d'éléments devraient être introduits pour mesurer l'évolution des réactions envers les minorités visibles. Il serait intéressant, sur les bases d'enquêtes semblables, de vérifier en quelle langue on s'adresse aux allophones. »

Je me suis donc livrée à une expérience « provocatrice », aborder des passants avec une question en trois langues, marquées par l'accent hispanique : « Perdon, méssieu, where is la estacion dou métro, si vous plaît ? » M. Bourhis m'a conseillé l'adoption de certains principes pour donner quelque crédibilité à cette enquête, qui ne peut prétendre à la même valeur sociologique que les siennes : interroger une cinquantaine de personnes, dans des quartiers francophones et anglophones, poser toujours la même question, avec la même attitude. J'ai un type espagnol, mais je me suis adjoint une amie mexicaine aux traits plus caractéristiques et à la peau plus brune que la mienne, comme « contre-épreuve » représentative d'une minorité visible. Chacune a interrogé dix personnes dans trois quartiers : Snowdon, le Plateau et Côte-des-Neiges.

Français, anglais ou espagnol ?Haut de page

Le plus surprenant a été de constater que nous obtenions des réponses en espagnol : six en tout - trois dans le Plateau, trois à Côte-des-Neiges. Quatre (trois pour elle, une pour moi) provenaient de francophones, les deux autres, de Latino-Américains. Parmi les premières, deux métissaient leur phrase en espagnol de mots portugais ou italiens, manifestant ainsi leur désir de « convergence ». Autre élément significatif : mon amie mexicaine s'est attiré plus de réponses en anglais (13/30) que moi (8/30), ce qui correspondait, pour elle, au même nombre de réponses reçues en français (13/30), que j'obtenais en plus grand nombre (20/30).

Nous n'avions cependant pas tenu compte des origines de nos interlocuteurs. Or, Snowdon est très « interethnique » : si nous avons obtenu une majorité de réponses en anglais, c'est parce que dans ce quartier anglophone, des résidents étaient déjà anglicisés à leur arrivée (Pakistanais, autres Asiatiques, Jamaïcains). Pourtant, là aussi mon amie mexicaine a obtenu plus de réponses en anglais que moi (9/10 au lieu de 7/10).

Au coin du boulevard Décarie et du chemin Queen Mary, le hasard nous a fourni, sur vingt personnes, quatorze Blanches (dix Québécoises d'origine, dont sept anglophones et trois francophones; quatre Européennes : une Polonaise, une Roumaine, une Portugaise, une Belge), et quatre membres d'une ethnie différente : une de Jamaïque, deux du Pakistan, une d'Asie orientale. Aurions-nous dû éliminer toutes ces personnes venues d'ailleurs, et ne tenir compte que des réactions des « natifs » anglophones ou francophones ? Cela n'aurait-il pas faussé la réalité actuelle de Montréal dont nous devons tous tenir compte ? Les Noirs viennent des Antilles, d'Afrique, des États-Unis, aussi du Canada. Ils sont soit francophones, anglophones, lusitaniens, hispanophones... Parmi les Blancs, les Européens, minorité « invisible », parlent une multitude de langues.

Ces éléments interagissent. Trente-six personnes ont accepté de nous répondre sur la raison de leur choix linguistique à notre demande initiale exprimée en trois langues. Or les explications qui nous ont été données sont principalement leur propre habileté langagière, et leur supposition que les allophones sont plus familiarisés avec l'anglais, langue internationale, qu'avec le français. Cela expliquerait-il le plus fort taux de réponses en anglais obtenues par mon amie mexicaine que par moi ?

Une gratitude teintée de surprise

Nous avons par contre remarqué, toutes deux, que lorsque nous remerciions des francophones en français - qu'ils nous aient répondu en l'une ou l'autre langue - nous observions une gratitude teintée de surprise, alors qu'un remerciement en anglais était reçu sans étonnement. Il faudrait pouvoir poursuivre d'autres enquêtes avec un nombre plus significatif de répondants pour confirmer l'impression que les francophones manifestent une plus grande ouverture que les anglophones envers des allophones en voie d'intégration.

Enfin, révélons un autre impondérable, dû à notre mauvais accent anglais : certains - anglophones et francophones -, nous ont répondu en français, de leur propre aveu, parce que notre accent était meilleur en cette langue. Cela ne démontre-t-il pas, cependant, une attitude aussi conviviale que celle des non-hispanophones essayant de nous renseigner en espagnol ?

Notre conclusion sera probablement subjective, puisque nous avons été « juge et partie ». La distance dans les communications a plus d'importance que ne le croient certains publicitaires : c'est elle qui nourrit les préjugés ou l'hostilité envers « l'étranger ». Dans les contacts établis avec des piétons à qui nous demandions un service, nous nous sommes senties acceptées en tant que « minorité distincte », et, dans une certaine mesure, encouragées dans notre recours au français (davantage, certes, par des francophones), même si notre phrase initiale était trilingue! Est-ce parce que nous sommes particulièrement sympathiques ou parce qu'il y a une plus grande acceptation envers les minorités audibles et visibles ?

Source : Infolangue, volume 3, numéro 2, printemps 1999

 

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