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Et puis...
Jean Dion
Elle hérisse ou fait râler les uns, fait sourire
les autres, quoique souvent jaune...
Ça se passait live, en prime time,
lors de la finale de la dernière Coupe du monde de football en douce
France. À la télé, le speaker s'extasiait sur le pressing
des Bleus, vantait le dribble du numéro untel, désapprouvait
le tacle par derrière de l'autre, s'enthousiasmait lors des
corners. À ce stade, il n'était plus question de départager
les clubs au goal average, mais il aurait certainement perdu
la voix si on s'était rendu aux penaltys, cette séance coupe-gorge
de fin de match où plus rien ne tient, où le favori se bat à armes
égales avec le challenger, tout outsider fût-il. Encore
chanceux, disait un copain à nous, qu'on ait droit aux joutes en
français...
Elle hérisse ou fait râler les uns, fait sourire
les autres, quoique souvent jaune. Mais pour un peu de meilleur
et pas mal de pire comme dans Shakespeare, la langue du sport fait
partie de notre patrimoine, incontournable, indécrottable, magnifiée
par l'hypermédiatisation, passage aussi obligé vers le cliché que
le vocabulaire religieux l'est vers le juron ou la maxime mièvre.
Ne peut-on d'ailleurs pas poser l'équivalence de « on va les
prendre une par une »(Claude Ruel) et de « à chaque jour
suffit sa peine »(le Nouveau Testament)?
Au Québec, la lexicologie sportive regorge de pièces
d'anthologie, de la surbite de Boom Boom Geoffrion à la blessure
à la laine de Maurice Richard, des gars qui jousent à ceux qui susent,
et si aujourd'hui les pucks et les nets ont à peu
près disparu face à la caméra, en revanche, on forechecke
et on change sur le fly encore beaucoup, comme qu'on dit.
Bien sûr, ce sont là mots de joueurs. Les commentateurs, eux, qui
se sont efforcés depuis les années 1950 de rendre au mieux
en français les expressions du sport, ont évolué différemment. Le
phénomène des « joueurnalistes » notamment, ces anciens
joueurs ou entraîneurs devenus analystes parce qu'il est plus important
de connaître le jeu que de savoir transmettre dans une langue élémentaire
lesdites connaissances, a favorisé l'émergence d'une pratique insidieuse.
Ainsi s'étonnerait-on si l'un de nos « experts »s'avisait,
au hockey, de parler d'un challenger (aspirant) ou d'un pressing
(échec-avant), voire d'un penalty (tir de barrage, de fusillade).
Ici, on a l'anglicisme plus pervers. Les tentatives initiales de
francisation du sport - qui ont donné des résultats ambivalents,
notamment au baseball avec les très beaux voltigeur et amorti-suicide
d'une part, l'incongru arrêt-court d'autre part - ont en effet
rayé de la carte bien des home runs et field goals qu'on pourra
entendre en France, mais la langue s'est imbibée du même coup de
ces amis qu'on appelle faux. Prendre un lancer. Évoluer pour le
Canadien. Tuer des pénalités. Jouer sur le jeu de puissance. Habiller
un joueur. On pourrait continuer jusqu'à demain.
Mais il reste un espoir. Les joueurs francophones
ont conscience de la nécessité d'améliorer leur langue, et ils donnent
l'exemple. En un seul mot : puis. Remarquez-le bien lors de votre
prochaine écoute de réflexions de vestiaire: on ne dit plus pis
au hockey. Jamais. Chaque phrase se termine invariablement par le
même refrain: « Et puis euh... » Et tant puis pour le
reste. On ne puis pas tout avoir.
Source : Infolangue, hiver 1999
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