|
Sur un strapontin
François Huot
C'est l'anglais et non le français qui est la langue
du sport amateur au Canada. Le français ne progresse que sous la
pression du gouvernement fédéral et des fédérations sportives québécoises.
Portrait d'une situation mouvante.
« Le hockey sur glace, écrit l'historien Donald
Guay dans L'histoire du hockey au Québec (1990), étant un produit
de la socioculture anglo-protestante canadienne, il ne faut donc
pas s'étonner si son vocabulaire est anglophone. Lorsque les journaux
francophones de Montréal commencent à donner des comptes rendus
détaillés des joutes de hockey (...) Ils empruntent largement les
termes techniques dont se sert la presse anglophone. » C'est
ainsi que beaucoup de mots anglais se sont répandus : puck,
umpire, forward, off-side, goalkeeper...
et que, par la suite, des commentateurs québécois, à Radio-Canada
surtout, ont eu à doter le monde du hockey d'un vocabulaire français.
Toujours selon Donald Guay, la situation qui régnait dans ce sport
au début du siècle suscita une « réaction de la part des nationalistes »,
et la langue du sport devint un enjeu politique.
À l'heure actuelle, si le contexte de chaque sport
est particulier, les problèmes d'ordre linguistique concernent presque
toujours les relations entre fédérations québécoises et canadiennes,
ainsi que le traitement accordé aux athlètes québécois francophones
par les fédérations nationales. Il s'agit notamment de la discrimination
dont seraient victimes des Québécois francophones à l'occasion de
sélections pour participer à des compétitions internationales. L'un
des cas les plus connus de discrimination réelle ou soupçonnée est
celui du hockeyeur Mario Lemieux qui, bien que reconnu meilleur
joueur junior au pays en 1984, n'a pas été choisi pour faire partie
de l'équipe canadienne pour le championnat mondial junior de cette
année-là...
La théorie et la pratique
Les fédérations sportives canadiennes doivent offrir
des services en français. Sport Canada, qui les subventionne, exige
que chacune « accepte de fournir un service équitable dans
les deux langues officielles au public et aux membres de l'association ».
Qu'en est-il en réalité? Une enquête empirique auprès de fédérations
(athlétisme, boxe, cyclisme, hockey, natation, softball, ringuette,
patinage artistique et de vitesse - longue et courte piste -, plongeon
et ski) montre que...
les fédérations nationales utilisent l'anglais
lors des réunions du conseil d'administration et des assemblées
générales. Pour celles-ci, il pourrait y avoir un service de traduction
simultanée si les francophones le demandaient, mais ils y renoncent
souvent pour utiliser les fonds à d'autres fins;
plusieurs acceptent à contrecoeur cette situation,
qui conforte l'anglais comme langue du sport et empêche des francophones
de participer pleinement ou d'être candidat au conseil d'administration;
certaines fédérations ont pris le virage linguistique
de sorte qu'il « n'y a pas de problème », tout ou presque
se passant dans les deux langues;
l'anglais est la première langue (et quelquefois
la seule...) de publication des documents. Les plus importants (politiques,
règlements généraux, statuts, etc.) sont généralement traduits,
mais presque toujours avec un retard plus ou moins long (de quelques
semaines à... deux ans!). Quant aux documents usuels de la vie quotidienne,
ils sont rarement traduits en français;
la qualité des traductions est inégale et souvent
qualifiée de « médiocre », obligeant les francophones
à rester « vigilants »;
la qualité du français dépend quelquefois d'une
secrétaire francophone au bureau de la fédération nationale : que
cette personne parte, et la qualité des traductions s'en ressent;
la structure fédérative des fédérations nationales
(qui repose généralement sur une représentation par province) fait
en sorte que le « fardeau de l'adaptation »revient toujours
aux Québécois francophones, qui doivent parler l'anglais s'ils veulent
« faire carrière »comme arbitre, entraîneur ou administrateur
au sein d'une fédération nationale.
La vitrine Internet
« As this project has become larger than anticipated,
the french version is going to take some time to construct. We apologize
and hope to have it up and running in the next few months. »
Cette petite phrase constituait, début octobre , le contenu du site
français de la Canadian Amateur Diving Association Inc. Par contre,
le site anglais de cette fédération est, lui, fort complet. Aux
dernières nouvelles, il y aura des pages en français quand un bénévole
voudra bien s'en occuper...
Une petite balade sur les sites de quelques fédérations
permet de constater que le français est largement absent. À côté
de sites fort bien faits et écrits comme celui du patinage artistique,
plusieurs ne semblent pas savoir que le français existe (boxe, lutte
olympique, soccer, baseball, basketball, ski acrobatique). Et le
hockey, notre sport national? On y propose ceci aux francophones
: « Ces renseignements sont aussi disponibles en français.
Veuillez contacter Ken B... pour plus d'information. »
Conscient des lacunes des fédérations, Sport Canada
a entrepris de préciser les obligations des fédérations en matière
de bilinguisme. Ainsi, ces dernières doivent maintenant « fournir
la documentation et les services suivants dans les deux langues
officielles : charte et statuts, règlements, ententes avec les athlètes... ».
Au fil des ans, ces obligations deviendront plus nombreuses. À titre
d'exemple, mentionnons que les répondeurs téléphoniques et les pages
d'accueil des sites Internet des fédérations devront, à partir d'avril
1999, être bilingues ou comporter des informations en français.
Une fois la présence du français assurée, il faudra veiller à sa
qualité. Sur ce point, le site de Sport Canada mériterait un bon
ménage, car il recèle de nombreuses fautes de français, des erreurs
typographiques et de quantité de termes improprement utilisés.
Même au Québec
Dans le système sportif canadien, le français occupe
une place marginale. C'est aussi le cas sur le plan international,
et même aux Jeux olympiques où, cependant, la situation s'est améliorée.
Quant aux sciences du sport, la situation est désormais nette dans
le monde entier : dans les publications de niveau avancé, quelque
93% des textes sont en anglais, évalue Guy Thibault, chef du Service
du sport et de l'activité physique au ministère des Affaires municipales
du Québec, dans Quelques éléments de réflexion quant à la place
du français dans les sciences du sport.
Si, au Canada, les fédérations nationales sont invitées
à s'améliorer, la responsabilité du rayonnement du français relève
des acteurs québécois (fédérations, entraîneurs et athlètes). Bien
qu'on ne dispose pas d'études sur les termes utilisés par les athlètes,
des constats empiriques montrent qu'il y a du chemin à parcourir.
Ainsi, le journaliste Laurent Godbout, qui a interviewé quelques
centaines d'athlètes au cours des dernières années, constate que
leur vocabulaire est truffé de termes anglais. Ce serait particulièrement
le cas en ski acrobatique et en patinage artistique.
Pourtant, à entendre le commentateur de patinage
artistique au Réseau TVA, Alain Goldberg, on croirait que la francisation
du patinage artistique est acquise. Cela démontre bien que les médias
sont moins influents, explique Alain Goldberg, que les entraîneurs.
Mais qui peut influencer ces derniers? Les fédérations,
bien sûr. Mais encore faudrait-il que leurs dirigeants bénévoles
le veuillent. Comment influer sur ces derniers? Certainement pas
par des règlements, mais peut-être par la promotion de ce qui anime
le commentateur Goldberg, qui souhaite rester « fidèle à ses
origines et à sa langue ».
François Huot est journaliste pigiste
Source : Infolangue, hiver 1999
|