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Numéro préparé sous la direction de Pierre Bouchard
et Richard Y. Bourhis
La langue du travail : une situation
qui progresse, mais toujours teintée
d'une certaine précarité
Pierre Bouchard
En 1977, dans son énoncé de politique relatif à
la langue française, le gouvernement québécois dénonçait l'anglicisation
des milieux de travail, l'infériorité de statut et de salaire des
travailleurs francophones, et leur exclusion des postes les plus
prestigieux des entreprises québécoises. Pour pallier cette situation,
il fut alors décidé de promulguer par la Charte de la langue française
le droit fondamental de tout Québécois de travailler en français,
et ce, dans le but de faire du français « la langue normale
et habituelle du travail ». Depuis, rappelle l'auteur, nous
avons pu constater une progression significative vers la généralisation
de l'usage du français. Tout n'est cependant pas achevé : l'opération
stagne depuis quelques années et, dans un contexte de mutations
socioéconomiques rapides, de nouveaux défis se posent pour la certification
des entreprises du Québec et la généralisation de l'utilisation
du français au sein de ces mêmes entreprises. En effet, la présence
de l'anglais est tout aussi soutenue, quand celle-ci ne s'est pas
tout simplement renforcée, plus particulièrement dans les entreprises
qui font des affaires à l'extérieur du Québec. Cela étant, l'auteur
nous propose une réflexion sur le contexte économique et social
actuel des entreprises québécoises, ainsi que sur les principaux
déterminants de la situation linguistique qui règne actuellement
au Québec, plus particulièrement dans les entreprises. De là, il
aborde ensuite la question du processus de certification des entreprises,
celle de l'utilisation du français en milieu de travail, pour enfin
discuter succinctement de ce que l'on entend par l'expression « travailler
en français », du moins pour les travailleurs et travailleuses
de petites entreprises montréalaises. En conclusion, il constate
que la précarité de la situation du français au Québec est toujours
d'actualité et que l'on ne doit pas en faire abstraction.
La loi 101 et l'aménagement du
paysage linguistique au Québec
Richard Y. Bourhis et Rodrigue Landry
Le paysage linguistique d'un territoire donné renvoie
à la visibilité et au caractère plus ou moins prédominant des différentes
langues qui figurent sur les panneaux de signalisation des voies
publiques, sur les panneaux indicateurs de noms de rues, dans les
noms de lieux, l'affichage commercial, les panneaux publicitaires
et les véhicules privés. Le paysage linguistique exerce d'importantes
fonctions symboliques et informationnelles qui définissent les limites
et les frontières territoriales des communautés linguistiques, tout
en reflétant aussi le pouvoir et le statut relatifs des majorités
et des minorités linguistiques. L'auteur passe en revue les lois
linguistiques adoptées pour faire en sorte que le français soit
nettement prédominant dans le paysage linguistique du Québec, reflétant
ainsi le statut dominant de la majorité francophone au Québec. L'article
souligne aussi de quelle manière la minorité anglophone a lutté
pour maintenir sa présence dans le paysage linguistique québécois,
par la mobilisation politique et des contestations juridiques au
terme desquelles elle a eu gain de cause, en invoquant les chartes
québécoise et canadienne des droits et libertés. Après trois décennies,
le paysage linguistique du Québec a atteint un « équilibre
linguistique » qui reflète le statut majoritaire du français,
tout en respectant la présence de ses minorités linguistiques anglophone
et allophone dans l'affichage public et les noms de lieux.
La Charte
de la langue française vue par les anglophones
Gary Caldwell
Avant d'aborder la question de la perception qu'ont
les anglophones du Québec de la Charte de la langue française et
l'évolution de cette perception depuis vingt-cinq ans, l'auteur
fournit quelques données sur l'effectif et la composition de cette
population anglophone québécoise : 750 000 sur 7 millions
de Québécois, une population qui décroît, qui se transforme culturellement
avec le temps et perçue aujourd'hui comme une communauté d'expression
anglaise alors qu'on la qualifiait de communauté anglo-québécoise
en 1978. Au dire de l'auteur, la loi 101 a été sans nul doute
un choc pour le Québec anglophone dont la conscience politique a
été profondément secouée. Avant, cette collectivité se voyait comme
majoritaire, parce que majoritaire au Canada. Du jour au lendemain,
avec l'adoption de la loi 101 en 1977, elle devenait minoritaire,
au moins linguistiquement, dans un Québec qui venait de constitutionnaliser
la prééminence du français. Subséquemment, plusieurs sont partis,
d'autres ont réagi par le truchement d'une bataille juridique et
politique contre la loi 101, et d'autres se sont mis à chercher
à comprendre ce qui s'était passé. L'auteur passe alors en revue
les principaux épisodes qui ont marqué les 25 dernières années en
tentant d'expliquer l'évolution de la perception des anglophones
à l'égard de la Charte. En conclusion, il affirme que les anglophones
du Québec reconnaissent que l'adoption de la loi 101 a été
nécessaire à la survie de la société québécoise, mais qu'ils considèrent
que l'appareil étatique s'ingère de façon continue, insidieuse et
maintenant perverse dans la société civile québécoise, et que c'est
surtout là que le bât blesse.
La question linguistique et le
statut des allophones et des anglophones au Québec
Denise Helly
D'entrée de jeu, l'auteure affirme que la loi 101
visait à franciser la société civile au Québec et non simplement
à faire du français la langue des instances publiques et gouvernementales,
bref qu'elle avait pour but de transformer les rapports entre le
français et l'anglais dans les domaines de la langue d'enseignement,
des transactions commerciales et des milieux de travail. Elle fait
aussi le constat que cet objectif a été atteint, citant notamment
une enquête du Conseil de la langue française sur l'usage du français
par les anglophones et les allophones (Béland, 1999) qui confirmait
que 77 % des immigrés parlent le français dans la sphère publique.
À partir de ces faits, l'auteure exprime une série de réflexions
sur le débat linguistique qui se joue au Québec depuis plusieurs
décennies et le statut des allophones, en insistant sur leurs droits
et leurs points de vue.
La qualité, le statut et la perception
du français au Québec
Elke Laur
La qualité et le statut de la langue française,
les deux principaux piliers de la législation linguistique québécoise,
sont édifiés depuis 25 ans dans la Charte de la langue française.
Mais ce sont des piliers fort inégaux. Le « statut de la langue
française », auquel est consacrée la première partie de la
Charte - pas moins de neuf chapitres et de 98 articles
législatifs -, occupe en effet une place considérable si on
le compare à cet autre fondement qu'est la « qualité de la
langue », mentionnée à peine quatre fois dans tout le texte.
L'auteure rappelle donc que cette Charte s'articule autour d'au
moins trois aspects de la vie sociale du Québec des années 1970 :
- (1) la dénatalité des francophones à partir
des années 1960 et l'assimilation croissante des immigrants
à la culture anglophone et à la langue anglaise déclenche une
inquiétude quant à la situation sociodémographique du français
au Québec;
- (2) le deuxième aspect est socioéconomique
et touche à la faible représentation des francophones dans les
échelons supérieurs de la société;
- (3) le dernier aspect est sociolinguistique
et il émane de l'écart ressenti par l'élite canadienne-française
ainsi que par les anglophones entre le français parlé au Québec
et celui parlé en France.
L'auteure établit alors le constat que, sous peine
de rester superficielles, les mesures visant à promouvoir la qualité
et le statut de la langue française doivent forcément aller de pair
avec l'amélioration de l'association sociale ou socioéconomique
d'un parler et de ses locuteurs. Elle démontre aussi de quelle manière
la perception du stigmate social associé au français québécois a
évolué durant ces dernières décennies, et cela, à travers des traces
et des indices de plusieurs études. Elle arrive ainsi à la conclusion
qu'en améliorant la valeur et le prestige social de ses locuteurs,
la Charte aurait indirectement contribué à l'amélioration de la
« qualité » du français québécois et qu'en fin de compte,
l'amalgame fait entre l'aspect socioéconomique et l'aspect sociolinguistique
du statut et de la qualité du français québécois aura profité aux
deux.
La question « démolinguistique »,
un quart de siècle après la Charte de la langue française
Marc V. Levine
En 1977, à l'époque où les stratèges québécois rédigeaient
la Charte de la langue française, les tendances démolinguistiques
étaient parmi leurs principaux objets de préoccupation. En effet,
les craintes d'une minorisation possible de la population francophone
à Montréal avaient donné lieu à une mobilisation générale sur les
questions de la langue pendant les années 1970. Les architectes
de la loi 101 soutenaient précisément que la loi était nécessaire
parce que si l'évolution démographique du Québec se maintenait,
les Québécois francophones seraient de moins en moins nombreux.
Or, un quart de siècle après l'adoption de la Charte de la langue
française, « la question démolinguistique » continue de
nourrir des débats vigoureux sur l'avenir du français, surtout à
Montréal. Une analyse structurée des principaux indicateurs démolinguistiques
significatifs - transferts linguistiques, inscriptions à l'école,
langue d'usage public ou pondération démographique dans la population -
nous est présentée par l'auteur qui affirme, en conclusion, que
la position du français a enregistré des progrès importants depuis
l'adoption de la Charte de la langue française. Mais il admet que
le « marché linguistique » nord-américain, la vigueur
de l'anglais dans l'économie mondiale, le défi de l'immigration
de masse et la suburbanisation du Montréal francophone viennent
exercer une pression sur la pérennité du français, précisant toutefois
que ces défis démolinguistiques dépassent largement l'efficacité
des lois linguistiques.
La loi 101 en milieu scolaire :
impacts et résultats
Marie Mc Andrew
Il est toujours difficile, affirme l'auteure, d'établir
le bilan, même sectoriel, de la mise en œuvre d'une politique publique,
à plus forte raison quand il s'agit d'aménagement linguistique.
Les difficultés qu'elle décrit à cet égard sont au moins au nombre
de trois. Tout d'abord - d'où la formulation de son titre -
il ne faut pas confondre les impacts d'une législation et l'atteinte
de ses objectifs ou résultats. Les premiers, plus étroitement associés
à sa mise en œuvre, peuvent avoir été visés ou non, voire contraires
aux objectifs explicites; les seconds, bien qu'ils découlent de
l'esprit de la loi, lui sont rarement exclusivement imputables.
De plus, dans le cas de la loi 101, elle ajoute que les impacts
eux-mêmes sont difficilement dissociables de la mise en place d'une
politique active de recrutement et de sélection des immigrants.
Donc, dans la première partie de son article, l'auteure démontre
que l'effet de la loi 101 sur le réseau scolaire aurait été,
tout au plus, symbolique. Finalement, explique-t-elle, le volet
scolaire de la Charte de la langue française, à l'opposé de ses
autres dimensions où l'action gouvernementale était plus circonscrite,
consistait essentiellement à assurer la fréquentation de l'école
de langue française par les nouveaux arrivants. Les résultats somme
toute remarquables qu'elle décrit dans la seconde partie de l'article
tiennent donc peu à la loi elle-même. Ils relèvent bien davantage
de la cohérence des moyens définis à divers niveaux du gouvernement
et de la société civile pour en assurer la réussite, une leçon certainement
utile à d'autres responsables de l'aménagement linguistique dans
le monde.
L'enseignement en français au primaire
et au secondaire pour les enfants d'immigrants : un dénombrement
démographique
Michel Paillé
La Charte de la langue française (loi 101)
a modifié les modalités d'accès aux écoles primaires et secondaires
du Québec où l'enseignement se donne en anglais. Bien que le principal
critère d'admissibilité aux écoles anglaises ne repose pas sur la
langue maternelle de l'un des parents, les études ont rapidement
démontré qu'un nombre de plus en plus important d'écoliers de langues
maternelles tierces (les allophones) faisaient leurs études en français
plutôt qu'en anglais. Alors que l'école française ne recevait que
20 % des écoliers allophones au temps du libre choix de la
langue d'enseignement, c'est 80 % qu'elle accueillait en 1995-1996.
Depuis que la loi 101 s'applique, près de 168 000 immigrants
âgés de moins de 18 ans sont entrés au Québec. De ce nombre,
près de 104 000 personnes seraient maintenant des adultes si
aucune n'était repartie du Québec ou n'était décédée. Cet article
révèle, après avoir pris en compte la mortalité et la fécondité
des immigrants, que le Québec dénombre en 2001 près de 94 000
adultes âgés de 18 à 41 ans (âge moyen de 24,3 ans) scolarisés
en français en vertu de la loi 101 si on suppose une émigration
hors du Québec de 30 %, et près de 101 000 dans l'hypothèse
d'une émigration de 25 % dans les 15 premières années
de l'arrivée au Québec. Le quart de ces adultes est né au Québec
de parents immigrants.
Les dilemmes identitaires à l'origine
de l'engendrement de la Charte de la langue française
Guy Rocher
La période de l'histoire linguistique du Québec
qui va de 1960 à l'adoption de la Charte de la langue française
en 1977 offre à l'observateur qui l'analyse a posteriori une sorte
de logique interne. C'est dans cette perspective que l'auteur tente
de dégager les dilemmes qu'il a fallu résoudre au cours des années
1960-1970 et qui ont constitué le noyau dur des débats sur la langue
au Québec. Il rappelle que ces dilemmes du climat politique et des
débats autour de la langue correspondaient chaque fois à un problème
à régler, à un choix à faire, à une décision à prendre. Et ce qui
animait et entretenait les passions, c'est que chacun de ces dilemmes
et de ces choix à faire mettait directement en question l'identité
du Québec, de l'État québécois et de la société québécoise. Il s'agissait
en ce sens de dilemmes identitaires. L'auteur procède alors brièvement
à l'analyse de trois de ces grands dilemmes, tels qu'ils se présentaient
à cette époque, et des diverses réponses que l'on a tenté de leur
apporter. Le premier et le plus ancien de ces dilemmes concernait
le bilinguisme du Québec. Le deuxième, à la source du premier, était
posé par l'anglicisation de la presque totalité des jeunes générations
d'immigrants, qui se retrouvaient à peu près tous dans le réseau
des écoles anglaises du Québec. Le troisième dilemme portait sur
la manière de franciser les entreprises et les milieux de travail.
L'auteur termine en expliquant comment la Charte de la langue française
de 1977 a tenté d'apporter une réponse qui soit la moins ambiguë
possible à chacun des trois dilemmes évoqués.
L'évolution de la situation linguistique
au Québec : le regard porté par une enfant de la loi 101
Marie-Claude Sarrazin
La Charte de la langue française a été déterminante
pour le développement de la nation québécoise. Cette loi, dont le
champ d'action s'étendait à l'ensemble des sphères d'activité de
la société québécoise, a canalisé autour de ses objectifs les acteurs
qui ont été au centre d'un changement social majeur au Québec. C'est
aussi par son entremise que la majorité francophone a pu prendre
la place qui lui revenait au sein de la société québécoise. Toutefois,
objet d'une bataille menée à l'origine par les seuls francophones,
la loi 101 est devenue après 25 ans l'affaire de tous,
comme l'a constaté, entre autres, la Commission des états généraux
sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec. En
fait, par ses effets, la loi 101 aura favorisé l'émergence,
dans l'histoire du Québec, d'une génération de personnes qui s'identifient
comme Québécois. Ce constat amène l'auteure à proposer une analyse
générationnelle de la loi 101. Elle avance, dans cette perspective,
que l'effet premier de la loi 101 est que la génération qui
a grandi dans le contexte de son application s'identifie à au moins
trois grandes caractéristiques de la société québécoise, à savoir :
une langue commune, une culture commune et la place que le Québec
et ses citoyens occupent dans le monde. Cette constatation, toutefois,
dit-elle, en amène une autre, reliée aux principaux objectifs de
la politique de 1977 : en effet, ceux-ci, appliqués selon leur
formulation initiale, ne correspondraient plus à la lecture que
fait la génération montante de la société québécoise. L'article
nous propose donc une explication à ce changement de garde générationnel.
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