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Dossier linguistique - Entrevue avec Henri Dorion

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Terre et culture
Entrevue avec Henri Dorion
Noëlle Guilloton

Henri Dorion voyage avec autant de joie et d'aisance de par le vaste monde que dans la culture, la musique, le droit, la muséologie et... parmi les noms géographiques. Codirecteur de Noms et lieux du Québec, cette mine de renseignements encyclopédiques sur notre toponymie qui fait partie de la « bibliothèque idéale du Québec », il a eu une vie professionnelle « méandrée », où l'intérêt pour les questions linguistiques occupe une place de choix. En outre, Henri Dorion intègre avec bonheur une somme de connaissances multidisciplinaires et des compétences reconnues sur le plan international, qu'il se plaît à partager avec chaleur et générosité.

Si un qualificatif peut s'appliquer au cheminement personnel et professionnel d'Henri Dorion, c'est bien : international. Dans ses réalisations comme dans ses projets, c'est la dimension internationale qui lui permet de donner sa pleine mesure. Que ce soit dans le groupe d'experts des Nations unies pour les noms géographiques, dont il fait toujours partie, ou, pendant dix ans dans le groupe d'études de choronymie (du grec choros, « espace ») et terminologie géographiques avec Louis-Edmond Hamelin, géographe et linguiste, ou encore dans ses missions de grand commis de l'État, ce qui l'a intéressé et l'intéresse toujours, c'est la variété et l'interaction des phénomènes, ainsi que la comparabilité et la relativité des choses.

Les mots et les choses

L'intérêt d'Henri Dorion pour la toponymie, ou étude des noms de lieux, remonte à l'époque où il étudiait la frontière du Labrador. « Toute la question du Labrador tenait à un mot : côte. En 1825, Terre-Neuve s'était vu attribuer la Coast of Labrador. Mais cette notion était mal définie. Le Canada prétendait qu'elle recouvrait une bande d'un mille à l'intérieur des terres, et Terre-Neuve revendiquait tout ce qui est drainé par la côte. Cette cause se résumait tout entière à la définition qu'on pouvait donner du mot côte. Plus de 2000 définitions ont été avancées, et on a même cité la Bible!, mais il fallait donner à côte une définition transposable pour le tracé des frontières. D'où l'importance des dénominations en géographie... »

Henri Dorion parle français, russe, polonais, anglais, espagnol et hongrois et lit plusieurs autres langues slaves et romanes. C'est sa profession de géographe de terrain qui l'a porté à s'intéresser aux langues, mais aussi sa curiosité pour tout ce qui est lié aux situations linguistiques. Et l'ex-URSS constitue en la matière « un extraordinaire laboratoire de 172 langues »! De fait, étant lui-même russe par sa mère, Henri Dorion s'est naturellement spécialisé dans l'étude des pays de l'Est pour enseigner à l'Université Laval. Son premier voyage en Russie remonte à 1958, mais, outre sa mère, l'un de ses oncles établi en Belgique lui avait donné, par correspondance, ses premiers cours de culture et de civilisation russes. Depuis 30 ans, il se rend tous les ans en Russie et prépare actuellement, avec un collègue de l'Académie des sciences de Moscou, une Petite encyclopédie de toutes les Russies, qui traite du vocabulaire propre au contexte russe dans les multiples domaines qui lui sont chers : géographie, histoire, politique, musique, architecture, art culinaire, etc. Il y répertorie, définit et explique, à l'intention notamment de ses étudiants, environ 2700 mots et expressions russes qui, dans certains cas ont des équivalents français, et qui, dans d'autres cas, sont empruntés tels quels. Parce que sovkhoze et kolkhoze ne peuvent pas se rendre par « ferme collective », parce qu'un commissaire du peuple serait un ministre chez nous, parce qu'un koulibiac en Russie n'est pas forcément un plat au saumon, qu'une troïka ou une balalaïka n'ont pas leur pareil...

En musique aussi, sa première passion, il est surtout attiré par les musiques étrangères à cause de leurs différences. En concert avec l'Orchestre symphonique de Québec en 1955, il interprète le concerto pour piano de Khatchatourian, ce qui ne manque pas d'étonner le milieu musical. Il se réjouit d'avoir pu côtoyer Poulenc, Messiaen, Enesco et Jean Françaix, car il apprécie les contextes culturels différents, et aime encore présenter, sur les ondes de Radio-Canada ou ailleurs, des oeuvres musicales moins connues, quitte à les jouer lui-même au piano! Lui qui possède « la meilleure collection de musique folklorique du Caucase », il s'intéresse aux rapports entre la musique et la géographie. Ainsi, l'été dernier, il a présenté à un symposium sur le thème « La sonorité des lieux » une communication intitulée Musique et géographie, avec des exemples musicaux et visuels illustrant comment les compositeurs ont été inspirés par la géographie et les caractéristiques des lieux. Pour le musée de Neuchâtel, en Suisse, il a écrit un texte sur le même thème... Qui plus est, il a monté une banque de données composée de centaines d'oeuvres musicales inspirées par la géographie! Henri Dorion ne s'éloigne donc pas beaucoup de son « paradis perdu ». Haut de page

Respecter et adapter

Après quarante ans de carrière, ce géographe éclectique a une vision claire de l'évolution de la toponymie dans le monde et au Québec. Dans ce domaine comme ailleurs, la mondialisation porte à l'uniformisation. Mais la toponymie mondiale est multilingue, et on y observe les mouvements contradictoires de l'internationalisation et de la régionalisation : il faut trouver l'équilibre entre les deux. « La conscience du caractère identitaire de la toponymie se développe très nettement. En France, les noms de lieux sont indiqués en français et dans les langues régionales : provençal, occitan, breton, basque. Et cette tendance se vérifie dans bien des pays. » Dans les domaines techniques, la langue anglaise s'impose de plus en plus : ainsi, selon Henri Dorion, « l'hégémonie anglophone dans le domaine de la normalisation toponymique se sent partout, et elle a réussi à faire que dans la navigation aérienne internationale, ce soient les toponymes anglais qui sont utilisés : Copenhague est devenu Copenhagen, au point où les francophones pensent que c'est le nom de la ville en danois! On a tendance à assimiler langue étrangère et anglais, quand on est francophone, et à prononcer tous les noms étrangers à l'anglaise, même dans les cas où la prononciation, allemande, par exemple, serait plus proche du français. » Une autre évolution dans la toponymie touche les exonymes (ou noms étrangers). « Dans la langue courante, on utilise le plus souvent les noms de lieux étrangers dans une forme adaptée à la langue d'arrivée (on dit Varsovie et non Warszawa, qui est la forme polonaise). Il y a bien eu un mouvement qui tendait à utiliser le plus possible les noms dans leur forme originelle, mais, étant donné les difficultés que cela posait, on cherche maintenant moins à préconiser l'emploi exclusif de la forme originelle qu'à la faire connaître, simplement. Si quelqu'un va au Danemark et que, dans un répertoire, il cherche Copenhague dans les C, il ne le trouvera pas : c'est dans les K qu'il faut chercher : Kobenhavn. » Selon Henri Dorion, il importe de respecter, dans la mesure du possible, les formes originelles et, quand elles n'utilisent pas notre alphabet, on devrait avoir recours à un mode d'adaptation ou de translittération normalisé, sans mettre de côté les exonymes. Mais les formes normalisées ont peine à s'imposer : malgré la vingtaine de systèmes de translittération officialisés par le groupe d'experts de l'ONU, les États-Unis et la Grande-Bretagne utilisent toujours, pour les toponymes de certaines langues (slaves, surtout), le système américain... « Il y a un équilibre à trouver entre langue technique et langue populaire, entre exigences du respect des noms originels, et ce qu'impose la communication. »

Histoire et renouveau

Ce qui caractérise la toponymie du Québec, ce sont ses couches successives : autochtone, française, anglaise, et, de nouveau, française. Ainsi, on estime à 15 000 le nombre de toponymes connus au début de la colonie, mais qui ont disparu. La Commission de toponymie du Québec, qui entretient d'excellents rapports avec les autochtones, contribue au renouveau de la toponymie amérindienne : c'est le Québec qui, parmi les provinces canadiennes, est allé le plus loin dans cette reconnaissance. Par ailleurs, on assiste actuellement à un regain du français, sans qu'il y ait pour autant « débritannisation » de la toponymie du Québec. Le nombre absolu de toponymes anglais au Québec n'a pas diminué, mais il se crée davantage de noms nouveaux en français. La fonction première de la toponymie, c'est de faire en sorte que tel nom corresponde de façon précise à tel lieu, mais, pour Henri Dorion, elle a aussi une fonction référentielle encore plus intéressante, celle qui consiste à chercher à quoi on s'est référé pour nommer ainsi un lieu. C'est la raison d'être de Noms et lieux du Québec. On y apprend par exemple que Cap-Chat ne vient pas, malgré les apparences, d'une ressemblance avec un chat, mais plutôt du nom d'Aymar de Chaste. Le fait de connaître l'origine d'un toponyme est suffisant, point n'est besoin de lui restituer sa forme originelle. Mais il faut tout de même se méfier des traductions toponymiques : Île aux Coudres a déjà été traduite en Elbow Island et Cap d'Espoir en Cape Despair : non-sens et contresens ! En outre, la toponymie québécoise dispose maintenant de moyens informatiques performants et d'une banque de données, TOPOS, qui font l'envie de bien des organismes toponymiques étrangers. Un savoir-faire à exporter, selon l'ancien président de la Commission.

Et quel serait le toponyme qui lui déplairait le plus ? Il n'a rien contre les noms de saints, témoins d'une époque. En France, il y a bien 321 Saint-Martin, alors... Non, « le pire serait d'imposer le nom d'une personne vivante qui ne fait pas l'unanimité ». Il faut en effet que quelqu'un jouisse d'une certaine reconnaissance historique et d'une certaine respectabilité pour qu'on donne son nom à un lieu. Aux États-Unis, la règle veut qu'on attende dix ans après la mort d'une personnalité, mais au Québec, comme dans la plupart des pays, ce délai est d'un an; et encore, certaines autorités s'obstinent à ne pas respecter ce court délai. Haut de page

Le nom idéal, pour Henri Dorion, est celui qui serait à la fois de consonance agréable et riche en évocations. Rapides du Cheval Blanc, par exemple, est un toponyme fertile : on peut imaginer l'aventure d'un cheval noyé, la forme d'un rocher, ou y voir « le bouillonnement et l'impétuosité » des rapides, rapides comme un cheval au galop, blanche crinière au vent; on peut imaginer des légendes, le cheval blanc de la poste royale, qui a donné son nom à toutes les « auberges du Cheval Blanc », qui à leur tour ont inspiré une œuvre musicale... Encore un bel exemple d'interdisciplinarité qui finit en musique !

(Notice biographique)
L'homme et ses paysages
Henri Dorion est né à Québec, de mère russe et de père québécois. Il fait des études de piano, de droit, de géographie, de langues. Un accident l'oblige à renoncer à une carrière de pianiste. Il se concentre alors sur la géographie, et rédige une thèse sur la frontière du Labrador. Il est professeur à l'Université Laval depuis plus de trente ans. De 1966 à 1972, il a présidé la Commission d'étude sur l'intégrité du territoire du Québec. En 1978, Henri Dorion devient président de la nouvelle Commission de toponymie, poste qu'il occupera pendant trois mandats non consécutifs, le dernier ayant pris fin en 1996, à sa retraite. Polyglotte, il conseille de multiples organismes et établissements, musées notamment, au Québec et à l'étranger. Auteur de nombreuses publications, Henri Dorion est un conférencier recherché. Entre autres distinctions, il est chevalier de l'Ordre national du Québec, et l'Acfas lui a décerné en 1989 le prix Jacques-Rousseau d'interdisciplinarité.

Source : Infolangue, été 1998

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