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Dossier linguistique - Entrevue avec Edgar Fruitier

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À l'affût du mot juste… pour rire
Entretien avec Edgar Fruitier
Daniel Moisan, avec la collaboration de Noëlle Guilloton

Molière, Racine, Marivaux, Giraudoux et Tremblay, mais tout autant Mozart, Beethoven, Debussy, Verdi et Wagner : peut-on s'ennuyer en pareille compagnie? Quand celui qui s'en fait le champion a le verbe et le rire communicatifs, comment ne pas partager son enthousiasme? Et quand, en plus, il agit comme porte-parole de la Francofête, cette joyeuse célébration du français, y a-t-il meilleur prétexte pour l'inviter à nous raconter sa double passion?

Malgré le surnom que lui donnent ses amis, Edgar Fruitier n'est pas un « ayatollah de la langue », mais il s'insurge contre les modes, la paresse et le snobisme qui conduisent à une expression relâchée, où l'anglicisme pointe souvent le nez. « Pourquoi aller chercher des mots inutiles quand on a des mots français qui expriment parfaitement la même chose? Pourquoi dire challenge quand on a défi en français? Mais le plus pervers, ce sont les phrases tournées à l'anglaise avec des mots français… Je me surprends moi-même à faire des anglicismes effroyables, à dire des phrases boiteuses. Et je m'en veux! C'est que j'ai un attachement quasi paternel au français, même si cela paraît un peu ridicule de dire une chose semblable. Alors j'essaie de le parler le mieux possible. »

En fait, pour Edgar Fruitier, l'amour du français s'accommode fort bien d'un amour de toutes les langues. Il parle aussi l'anglais, un peu l'italien et l'allemand. Nous soupçonnons que, dans les deux derniers cas, c'est l'amour de l'opéra qui l'y ont amené. « Bien sûr mais, vous savez, mon allemand est à l'image de celui que parlait au début de sa carrière Maureen Forrester, la grande contralto canadienne, qui racontait qu'en arrivant en Allemagne pour étudier le lied, elle connaissait par cœur des vers entiers de Goethe, mais qu'elle était incapable de commander un morceau de fromage. C'est vous dire… »

Un trésor à faire fructifier

Son aisance et son plaisir à parler aussi bien de musique que de théâtre reposent sur un souci constant de trouver le mot juste. « Le français m'a toujours paru comme un trésor, et j'ai toujours visé à m'exprimer dans cette langue avec clarté. Hélas, je n'y suis jamais parvenu…! (Rires.) Mon intérêt pour les mots remonte à mon enfance : je n'étais pas un sportif, plutôt un garçon qui lisait beaucoup. J'ai probablement lu tous les Jules Verne, Arsène Lupin, la comtesse de Ségur. Ce goût me vient certainement de mes maîtres, qui encourageaient la lecture, mais aussi de ma famille. Mon père, qui est mort alors que je n'avais que deux ans, lisait beaucoup, et un jour j'ai découvert dans sa bibliothèque ces <romans> qu'on pouvait lire à voix haute : en fait, c'étaient des pièces de théâtre. J'essayais de les dire de façon convenable. Je devais être lamentable, mais déjà mon chemin se dessinait »

Les rêves d'Edgar Fruiter, né dans une famille modeste - 1929 y avait laissé des traces -, tendaient en fait surtout vers la musique. Dès qu'il a pu, adolescent, travailler les fins de semaine, il consacrait tout son argent à l'achat de livres, de disques, de partitions musicales. « Quand je pouvais me le permettre, j'allais au théâtre, au concert, à l'opéra. Avec le peu d'argent de poche que ma mère pouvait me donner, je m'achetais un mauvais sandwich le midi et le reste allait dans les livres et les disques. Cela m'a rendu littéralement malade, puisque j'ai fait une anémie pernicieuse. »

Curieux, il aime explorer toutes les facettes de ses champs d'intérêt. « J'aime les régionalismes, du Québec ou de France, autant pour leur son que pour leur sens. Ce sont des particularismes très riches et irremplaçables. J'ai un grand plaisir à consulter les dictionnaires qui y sont consacrés ou des ouvrages comme celui d'Henriette Walter que je viens de me procurer (voir Infolangue, automne 1999, p. 27). » À l'affût de mots rares ou peu usités, il s'intéresse à leur histoire et déplore que certains soient disparus des dictionnaires courants, tels verrillon que l'on a déjà utilisé pour désigner le glass harmonica ou harmonica de verre (voir page ). « J'ai l'air d'un snob car j'aime les utiliser quand l'occasion se présente… (Rires.) Ainsi, saviez-vous que le yoyo, baptisé ainsi par les Américains, correspond à ce qui a déjà été un jeu français, l'émigrette, que jouaient les nobles français émigrés au moment de la Révolution française? »Haut de page

Questionné sur les mots qu'il préfère, il hésite : « Il y a beaucoup de beaux mots en français, mais je dirais que ma préférence va plutôt aux belles formules. Je pourrais vous citer Racine, dont les vers sont d'autant plus beaux qu'ils sont souvent d'une grande simplicité. Il arrive à faire une musique admirable avec les mots les plus simples : <Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur>… Ce qui me rappelle que l'Administration française est très forte sur les alexandrins, volontairement ou pas. Par exemple, cet avis de la SNCF : <Le train ne peut partir que les portes fermées.>Il se trouve que c'est un magnifique alexandrin. »

Des auteurs, du jeu et de la diction

Avec Racine, Molière trône en bonne place dans le panthéon du comédien mélomane. « On ne peut passer à côté. C'est mon saint, c'est lui qui me donne le plus de plaisir et d'émotion. J'ai joué une dizaine de ses pièces et, chaque fois, avant d'entrer en scène, je me dis : <C'est lui, le grand patron.> Comme il savait manier les mots, comme il est actuel! J'aime aussi beaucoup Beaumarchais, Marivaux avec sa façon de fouiller le cœur humain au bistouri. Depuis Claudel, Giraudoux, Beckett, Ionesco, il me semble qu'il y a peu d'auteurs de cette envergure en France. Chez nous, Tremblay est un de ces auteurs, rares, qui donnent l'impression, lorsqu'on voit ses pièces, d'être au-dessus du texte, qui est une sorte de porte d'entrée pour nous mener vers je ne sais quoi, une espèce d'état de grâce. Je trouve aussi le verbe de Normand Chaurette admirable, spécialement dans Les reines. »

« Chez les romanciers, il y a François Mauriac, dont je ne partage pas beaucoup les idées, mais qui est un styliste remarquable. Il écrit d'une façon simple, donnant l'impression d'écrire au fil de la plume. C'est un auteur un peu démodé, mais le style reste. »

Même s'il a toujours rêvé du Roi Lear de Shakespeare (« un personnage extraordinaire, mais exténuant, et qui n'est pas tellement mon emploi »), c'est le répertoire francophone qu'il a essentiellement défendu. Dans chaque cas, la langue, l'accent sont au cœur de ses préoccupations. « Chaque pièce a sa loi. Chaque Molière doit être joué avec un accent différent, selon les personnages, selon la façon dont ils sont écrits. Argan, dans Le malade imaginaire, a une façon de s'exprimer qui diffère complètement de Diaphoirus, qui est un pédant. Chez les jeunes comédiens, il y a actuellement une remontée formidable de la diction. Dans les années 70-80, on se disait que puisqu'ils auraient à jouer du théâtre québécois, ils n'avaient pas besoin d'apprendre la diction française. C'était une grave erreur, car jouer du théâtre québécois, c'est aussi difficile, et cela s'apprend. Depuis, les écoles de théâtre sont revenues aux cours de diction, on a aussi compris l'importance de la phonétique. »

Et le chant français actuel?

« C'est une question complexe. Il y a eu une façon de chanter le français, à la Yvonne Printemps, qui est un peu démodée aujourd'hui, même si cela ne manque pas de charme. Il y a quelques chanteurs français qui disent bien le français, tels François Le Roux et Roberto Alagna, mais qui ont la fâcheuse tendance de grasseyer… Quelle que soit la langue, il faut soigner l'accent. Beaucoup de non-francophones font de l'opéra français, mais le plus souvent avec un accent difficile à accepter. J'en suis venu à préférer les versions chantées dans un français irréprochable, même lorsque ce n'est pas aussi beau vocalement. Dans une œuvre comme Carmen, je préfère par exemple écouter Raoul Jobin à Plácido Domingo. »Haut de page

« Pour la mélodie, c'est encore plus grave, parce qu'on a souvent de merveilleux poèmes qui sont un peu saccagés par les chanteurs étrangers. Ils doivent comprendre que le français est une langue qui n'a pas d'accent, ou dont le premier accent d'une phrase arrive à la fin. On peut mettre des accents d'insistance à certains endroits, mais ce n'est pas ainsi qu'on doit chanter le français. Et même chez les Français, n'est pas Gérard Souzay qui veut. »

Le français a-t-il un avenir?

Quand on lui demande quel serait son message essentiel comme porte-parole de la Francofête 2000, Edgar Fruitier répond : « D'aimer le français, tout simplement. Comment bien s'exprimer si on n'aime pas sa langue? L'important est aussi de bien se faire comprendre. Il faut chercher le bon terme et parler dans un français le plus correct possible. Ça m'est arrivé combien de fois d'être en direct et d'avouer que je ne trouvais pas les bons mots pour dire telle chose. Il faut avoir l'humilité de l'admettre. »

Qu'en est-il des jeunes, des jeunes comédiens en particulier, et des médias? « Les jeunes ont, je crois, la capacité de bien s'exprimer, mais ils ne se méfient pas assez, en particulier des anglicismes. Nous sommes environnés par 250 millions d'anglophones, alors on tombe fatalement dans l'anglicisme de temps à autre. Il faut donc s'efforcer doublement de trouver le mot français qui peut exprimer ce que l'on veut dire plutôt que d'employer le mot anglais qui, parfois, est le premier à nous venir à l'esprit. Les comédiens, et aussi les médias, ont certainement une responsabilité importante à l'égard de la langue. C'est une question de respect du public, mais plus fondamentalement d'amour de sa langue. Cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas, dans certaines circonstances, se laisser aller un peu. Il y en a, dans les médias, qui font attention. Cependant, il est impardonnable qu'on entende des fautes grossières au bulletin de nouvelles, comme cela se produit autant en France qu'ici. »

L'avenir du français est une sérieuse source d'inquiétude pour lui. « Je le vois très menacé. Quand je vois le château fort, la France, céder comme je l'ai constaté tous les jours à mon dernier voyage, cela me décourage. Et ce sont les habitudes quotidiennes qui révèlent l'omniprésence de l'anglais : la réceptionniste de l'hôtel qui m'adresse la parole d'abord en anglais, le disquaire qui affiche <Nos prix sont small>, le garçon de table qui nous corrige lorsqu'on demande une serviette : <Ah! Monsieur veut dire une napkin>. On dirait parfois qu'il y a là-bas une espèce de honte à parler français. Une langue vivante doit bouger, c'est bien évident. Il y a des emprunts normaux, mais il faut faire la différence entre évolution et invasion, voire abdication. Ici, si jamais on s'anglicisait, on ne serait jamais que des citoyens de seconde zone en anglais, on ne serait que des gens qui s'efforcent de parler anglais. Notre planche de salut, c'est notre langue. »

Le comédien conserve tout de même sa bonne humeur et se montre enthousiaste lorsque vient le moment de célébrer la vitalité du français chez nous, comme la Francofête lui en donne l'occasion, et nous ne pouvons résister au plaisir de finir sur cette savoureuse anecdote. « Il paraît qu'il y a actuellement une tendance à éliminer les h aspirés en France. L'été dernier, à Paris, j'étais au restaurant avec Gérard Poirier et sa femme, Monique Provencher. Gérard demande des haricots. Le serveur de reprendre : <Très bien, des-z-haricots pour monsieur.> Nous nous sommes regardés avec un sourire en coin. Encore un peu et je sortais mon fameux chapelet : des-z-haricots pour les-z-héros qui mangent dans les-z-hangars en écoutant des-z-hautbois joués par des-z-Hollandais. » Et voilà son rire légendaire qui éclate et résonne encore à nos oreilles!

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