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Humanoïdes solidaires par Annie Bacon

Une silhouette se découpe sur la ligne d’horizon d’une planète en rotation autour de l’étoile de Kapteyn. Deux jambes courtes et larges, deux longs bras sans mains, une tête large et plate.

Issu d’un peuple à la vie longue, mais au processus de reproduction compliqué, l’extraterrestre humanoïde a éclos sur une planète vide. Le dernier Kapteinien s’est donné lui-même le nom de Monax Teleftaíos.

Il s’est instruit seul à l’aide d’une console automatisée contenant tout le savoir de ses ancêtres. Il a appris à manger les micropousses qui se forment dans les flaques d’acide citrique après la pluie. Appris à lire, à compter. À s’ennuyer.  

Pour passer le temps, Monax regarde les images diffusées par un télescope spatial installé en orbite. La puissance de l’appareil est sans égale. En contrôlant son orientation par l’entremise de la console, l’humanoïde peut tout aussi bien compter les cailloux de la planète Corot-7b qu’admirer les montagnes de Kepler-452b.

Un jour, un éclat de lumière attire l’attention de Monax vers le système solaire. Un rond rouge, inhabituel, s’est étendu sur la surface bleu et vert de l’une de ses planètes.

Le 6 août 1945. La bombe de Hiroshima.

À partir de cet instant, le dernier Kapteinien ne quitte plus la Terre des yeux. Il est d’abord fasciné par les cellules sociales des humanoïdes longilignes qui y habitent : familles, amis, collègues, compatriotes. Comme il aimerait, lui aussi, partager sa vie avec d’autres créatures qui lui ressemblent!

Son admiration tourne à l’incompréhension devant les failles de ces structures. Les familles se déchirent, les amis se quittent, les compatriotes entrent en guerre. Les combats, en particulier, le font pleurer. Fixant l’écran de la console, les yeux de Monax s’emplissent d’un liquide visqueux qui coule le long de ses joues crevassées.

Il rêve d’une grande ronde : les Terriens et lui, bras dessus, bras dessous, dansant sur sa planète. Réunis, en paix, heureux. Ne sont-ils pas tous de la même espèce après tout? Celle des humanoïdes : se tenant droits, marchant debout, capables de réflexion et de compassion.

Il entreprend d’envoyer un message vers le système solaire.

Il apprend d’abord diverses formes d’écriture terrienne pour communiquer avec les habitants de la planète, puis dévore tout ce qu’il peut trouver d’information sur sa console pour transformer son télescope en émetteur. Pendant des années, il partage son temps entre l’observation spatiale et la construction de divers prototypes.

En 2014, l’appareil est fin prêt. Monax rédige son message en français, langue pour laquelle il a développé une affection particulière :

Être en grand nombre ne devrait-il pas être une chance?

Je vous déclare mon amitié. Unissons-nous!

La paix vaut bien mieux que la guerre!

Monax Teleftaíos, planète GJ 191 b

Le Kapteinien y ajoute un portrait de lui, pour bien montrer aux Terriens qu’il est un humanoïde, qu’il leur ressemble. Il trace ses huit yeux avec attention, et dessine les filaments de sa bouche en position écartée, en signe d’ouverture à l’autre.

Envoyé par onde lumineuse, le message voyage pendant treize ans, traversant le vide immense, les ceintures d’astéroïdes et les vagues de rayons gamma.

Une fois le message finalement arrivé à destination, Monax ne quitte plus son télescope. Il voit les plus hauts dirigeants de la planète se rejoindre en avion. Ils signent des accords; des mains qui ne s’étaient jamais touchées se serrent. Les guerres cessent. Le dernier Kapteinien jubile : il a réussi à changer les relations des humains entre eux.

Mieux encore, les programmes spatiaux deviennent une priorité mondiale. De toute évidence, les Terriens veulent rencontrer Monax. Ce dernier sait que le voyage prendra des décennies, mais l’espoir de faire partie de la grande ronde des humanoïdes le rend patient.

Ce qu’il ignore est que le message s’est corrompu durant ses treize années de transit. De l’original, il n’est resté que des fragments :

+++++ ++ grand nombre +++++++++ pas ++++ une chance+

Je vous déclare +++++++++++++++++++

++++++++++++++++++++++++ la guerre!

++++++++++++++, planète GJ 191 b

Rien n’unit les humains aussi efficacement qu’un ennemi commun, un « autre » face auquel ils peuvent se sentir semblables.


Des ennuis relatifs par Julie D. Kurtness

On l’avait enfin trouvé! Depuis trente ans, tous les calculs concluaient à la présence d’un corps céleste gigantesque évoluant aux confins de notre système solaire. Il était si loin que les rayons de notre étoile l’effleuraient à peine. Du moins, pas assez pour qu’on puisse facilement le voir. Un télescope dernier cri avait enfin détecté une masse sombre orbitant à six milliards de kilomètres du Soleil. Notre cour arrière, à l’échelle cosmique.

Les sondes envoyées pour étudier la planète X avaient détecté des minéraux rares en abondance. Il y avait de l’argent à faire! On décréta que les premières personnes à fouler le sol de X détermineraient à qui elle appartiendrait. Une dizaine de pays et de compagnies privées se lancèrent dans la course. Un premier équipage s’envola à bord d’un vaisseau de dernière génération appartenant à une entreprise de livraison de poulet frit. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la diversification des activités de cette dernière était un succès.

Composé de trois femmes, l’équipage mit cinq mois à atteindre sa destination. Dix ans plus tôt, le même voyage aurait nécessité plusieurs années et une énorme quantité de carburant. Cependant, l’entreprise avait développé une technologie révolutionnaire : on émettait depuis la Terre des rayons laser sur les parois du vaisseau, créant un effet semblable au vent qui souffle sur les voiles d’un navire.

Les trois astronautes se glissèrent à bord de la capsule chargée de les déposer sur le sol à conquérir. Elles eurent une petite frousse lorsque, à mi-chemin de la descente, tous les boutons et écrans s’éteignirent. Cela dura une fraction de seconde, mais ce fut suffisant pour leur donner des sueurs froides. Heureusement, l’incident fut sans conséquence observable. Elles se posèrent quelques minutes plus tard dans un nuage de poussière précieuse.

Léa enfila un exosquelette et sortit la première. Même avec sa combinaison, elle ressentait l’effet oppressant de la gravité de la planète. Son cœur cognait dans sa poitrine alors qu’elle déployait les miroirs essentiels à la réflexion des lasers pour le trajet du retour. Abi et Magalie plantèrent le drapeau à l’effigie de la célèbre poule avant de se photographier toutes les trois pour la postérité. Elles avaient réussi! Épuisées par trois heures de mouvement après des mois de calme, elles remontèrent dans la capsule et regagnèrent leur vaisseau qui orbitait lentement autour de la planète sombre.

Elles envoyèrent un signal à la Terre pour synchroniser la reprise de la propulsion au laser. Comme les ondes radio mettaient onze heures pour aller et venir entre leur position actuelle et celle du poste de commandement, l’équipage ne se formalisa pas du long silence. La voix qui leur répondit n’était toutefois pas celle à laquelle elles s’étaient habituées. L’entreprise a un sérieux problème de roulement de personnel, pensa Magalie en retirant son oreillette.

Après dix mois passés dans le cylindre de métal, l’équipage avait hâte de respirer de l’air frais et de boire de l’eau d’une source autre que leur urine maintes fois recyclée. Quel joli son que celui de l’ouverture de la porte de leur vaisseau enfin posé sur Terre! La caresse du vent et du soleil sur leur peau blême les émut aux larmes.

Des hordes de journalistes attendaient, munis d’appareils étranges. L’équipement médical auquel on branchait les astronautes pour le monitorage était minuscule, pourvu d’écrans multicolores et de projecteurs holographiques. Une horrible intuition s’empara d’Abi. La planète sur laquelle elles s’étaient posées cinq mois plus tôt était massive. Cette masse était-elle assez imposante pour courber le continuum espace-temps entre la Terre et elles? Combien de temps leur séjour de quelques heures sur X avait-il duré ici?

C’est alors que quelqu’un dans la foule cria une question :

« Qu’est-ce que ça fait de revenir à la maison après vingt-cinq ans? »

Date de la dernière mise à jour : 2026-02-06

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